Krimo, mon frère de Mabrouck Rachedi : entre Grigny et le Japon

Voici un livre original qui mêle la vie d’une famille dans le quartier de la Grande Borne à Grigny et un voyage au Japon. Des thèmes qui semblent aux antipodes l’un de l’autre, mais qui, au final, s’imbriquent très bien et donnent un roman pour ados puissant et passionnant, un roman qu’on ne lache qu’après l’avoir lu d’une traite.

Lisa a dix-neuf ans lorsqu’elle prend l’avion direction Tokyo. Elle est seule, enfin pas tout à fait, elle porte dans son sac l’urne contenant les cendres de son petit frère adoré Krimo. C’est lui qui lui a demandé, sur son lit d’hôpital, à être incinéré (alors que la famille est musulmane et que l’incinération est interdite), et qu’elle aille jeter ses cendres depuis le World Trade Center d’Osaka le 25 novembre à 9 heures. Pourquoi le Japon, pourquoi cette date ?

C’est en lisant le journal de son frère (qu’elle a emporté avec elle) qu’elle découvrira petit à petit ce qui s’est passé. Il y a Redouane, le grand frère, qui a basculé dans le trafic de drogue et se trouve en prison depuis un an. Krimo aurait-il aussi basculé dans la délinquance, lui qui était un élève brillant, comme son frère, comme sa soeur qui étudie le droit ? L’histoire est bien plus compliquée qu’elle n’en a l’air. Entre des parents qui se referment après avoir bien profité de l’argent de Redouane, entre tristesse, culpabilité, sentiment d’enfermement, de persécution, la jeune Lisa trouvera-t-elle la force de se construire, de s’affirmer, de changer, d’oser ?

Dans l’avion, elle rencontre Adel, un jeune passionné de mangas et de jeux vidéo, dont elle découvre petit à petit le parcours, les fêlures, même si elles sont très différentes des siennes.

Il l’accompagne dans son périple, enquête avec elle (il y a un homme mystérieux qui semble la suivre depuis Paris), la soutient, la fait rire. Elle découvre un pays différent fascinant, il la guide dans ses découvertes, lui fait visiter Osaka, les boutiques de jeux vidéo, les maid café, les okonomiyaki.

Peut-être que ce pays et cette rencontre lui permettront de découvrir qui elle est vraiment, ce qu’elle veut, comment faire la paix en elle et avec les autres ?

Le livre alterne entre découverte du Japon (le shinkansen et ses sièges qui se retournent automatiquement, le Mont Fuji par la fenêtre, la ville d’Osaka et ses quartiers touristiques, ses cafés, ses restaurants, le métro de Tokyo, la ville d’Ome, les Japonais, leur discipline, leur politesse, la propreté etc.) et retour sur les mois qui précèdent, avec la lecture d’extraits du journal de Krimo. C’est habilement construit et maintient le lecteur en haleine : que va-t-il arriver à Lisa au Japon, qu’est-il arrivé à Krimo à Grigny ?

Un livre à offrir aux adolescents pour aller au-delà des clichés sur la banlieue et découvrir un peu le Japon.

Sèves et chants d’herbes de Delphine Roux : immersion poétique dans la nature

Que vient faire ce très beau livre de poésie de Delphine Roux sur mon blog ? Si vous connaissez son travail, vous avez probablement senti, comme moi, son profond lien avec le Japon, son écriture japonisante dans son doux roman Kokoro, son sens du détail, sa facilité à capter la beauté, la magie de l’instant dans ses livres pour enfants. Tout cela me fait dire que Delphine a une âme et une plume japonaises.

Elle revient pour notre plus grand bonheur avec un très beau recueil aux éditions La chouette imprévue : Sèves et chants d’herbes. Des poésies en vers libres, des instantanés de nature captés à la façon des haïkus, mais avec un peu plus de longueur, ce qui permet de multiplier les sens et les sensations. Dans un même poème, il y a des couleurs, des petits bruits, des plantes qu’on touche, des odeurs de terre, des goûts d’herbe …

Ces poèmes titillent tous les sens, on plonge au ras du sol, on observe, on sent, on touche, on met les doigts comme un enfant, on les porte à la bouche. La nature y est minuscule, on se rêve fourmi.

C’est un bonheur de lecture, une succession d’images radieuses, de tableaux impressionnistes qui se regardent de loin, et de tableaux naïfs sur lesquels on se penche à la recherche de petits détails, petites bêtes, petites plantes, peuple de l’herbe. Des tableaux animés dans lesquels humains, animaux et plantes communiquent, chantent, dansent.

Un livre qui réjouit et qui invite à pousser la porte, à partir vers les bois ou la campagne environnante, pour goûter la nature et s’y plonger avec délice !

C’est de plus un très bel objet, avec une couverture fenêtre ronde (comme celles donnant sur un jardin japonais), ouvrant sur un superbe collage végétal d’Hélène Héniquez. Un petit format carré, un papier de très bonne qualité, une mise en page sobre et aérée qui donne toute sa place aux poèmes qui respirent.

Là-bas le marais

Poussières de copeaux
Étole de brume
Bruissements délicats
Tes semelles se fondent dans l’humus

Oreilles rougies
Corps raidis sous la pluie
À contre-courant le marais se déforme

Tête levée
Une plume en vrille
Nargue le terrestre et ton sourire figé

Progresser tout de même
L’œuf
d’un martin en main

Âme brisée d’Akira MIZUBAYASHI : bouleversant !

Si vous ne deviez lire qu’un livre cet automne, c’est assurément celui-ci que je vous conseillerais. Il m’a émue aux larmes et je le quitte à regret. Je pense que je le relirais souvent pour m’immerger dans sa musique et ses mots délicats.

Il se lit à l’automne, avec la lumière douce qui entre par la fenêtre, avec quelques notes de violon, avec les couleurs rougeoyantes de l’automne, celle du bois d’un violon ressuscité. En compagnie des fantômes des morts qui viennent nous rendre visite en cette saison où nous les fêtons.

La vie du petit Rei, onze ans, se brise, lorsque son père, Yu Misuzawa, est arrêté par des militaires, avec les membres chinois de son quatuor à cordes à Tokyo en 1938. Ce violoniste amateur, professeur d’anglais et féru de littérature et de liberté ne reviendra jamais. Rei, caché dans l’armoire du centre culturel où le quatuor répétait, a tout vu : un militaire qui brise le violon de son père, un autre, lieutenant, mélomane, qui voit Rei dans l’armoire mais ne le dénonce pas et lui tend le violon brisé de son père …

Rei quittera le Japon et deviendra Jacques, luthier en France. Une vie consacrée aux instruments qui produisent une musique si belle, si douloureuse aussi.

Akira Mizubayashi écrit des pages magnifiques sur la musique, sur Rosamunde de Schubert interprété par le quatuor, sur Bach, sur la force qu’a la musique d’unir, d’émouvoir, au-delà des conflits et des guerres absurdes, des frontières et des langues … un langage universel, une communion. Le pouvoir également de faire affluer les souvenirs que l’on a tenté de congeler tout au fond de sa mémoire, comme le traumatisme vécu par le jeune Rei. L’émotion qui saisit, les battements de cœur qui s’accélèrent. Un violon qui sort des ténèbres et fait revivre les morts.

Une histoire bouleversante, une ode à la musique parmi les plus belles que j’ai pu lire. Mais je préfère vous laisser avec quelques extraits de ce texte sublime ! Vous verrez la musique prendre vie, prendre corps sous la plume de ce raconteur de musique exceptionnel !

Se baissant, se relevant, balançant son corps à droite et à gauche, Yu jouait les yeux fermés. Le morceau avait démarré sur un thème sautillant, jovial, épanoui, comme pour accompagner un adolescent de la ville parti en promenade à la campagne, par un matin ensoleillé, poussé par le bonheur d’exister, aiguillonné par la curiosité de découvrir la beauté du paysage environnant. A un moment donné, la musique avait changé de couleur et d’atmosphère, comme si elle traduisait l’inquiétude refoulée de l’adolescent voyant s’amonceler subitement un gros nuage noir dans le ciel, radieux quelques minutes auparavant. Mais ce n’était qu’un assombrissement passager. Peu après, le thème enjoué du début revenait. Combien de fois l’avait-on entendu, déjà, ce motif souriant, pétillant ? On sentait, dans ce retour insistant, dans ce désir de le broder indéfiniment, l’inaltérable attachement du compositeur à cette petite mélodie folâtre, comme l’affection inconditionnelle qu’on éprouve pour une chanson simple apprise dans l’enfance, palpitant au fond de soi de façon ininterrompue comme une source d’eau intarissable, prête à rejaillir à tout moment de l’âge tendre à la vieillesse avancée.

Ou encore :

Les aigus sonnaient comme une longue enfilade de gouttes d’eau pure versées par un ciel bas et tourmenté, étincelant aux premiers rayons du soleil pénétrant obliquement les feuillages verdoyants d’une forêt boréale luxuriante, tandis que les médiums et les graves étaient comme ouatés, glissant sur une étendue de velours, suscitant une impression de chaleur intime émanant d’une cheminée de marbre restée allumée toute la nuit. Il y avait là, en plus, une saisissante égalité de timbres. La musique avançait, revenait, montait, descendait avec une liberté euphorique ; elle faisait penser à une danse joyeuse et sautillante qui semblait exprimer le bonheur de marcher dans un paysage enchanté.

Les violons de Jacques le luthier :

Christophe Rubens joua de nouveau la Chaconne de Bach sur les trois violons proposés par Jacques Maillard. Il passa deux ou trois minutes sur chacun des instruments qu’il trouva tous fort beaux en raison de la limpidité cristalline et quelque peu bleuâtre des aigus aussi bien que de la profondeur nocturne et tellurique des graves. Il fut aussi frappé par une rare et remarquable égalité sonore.

Un bruit de balançoire de Christian Bobin : nature, poésie, Ryôkan …

J’ai découvert Christian Bobin il y a peu, et depuis je déguste tous les livres qu’il publie. Je ne pouvais que tomber sous le charme de ce petit livre, recueil de lettres écrites à des êtres chers, femmes, amis, du passé ou du présent, mais également à des choses, son pauvre bol, un nuage, un vieil escalier … avec au fil des pages la compagnie du poète Ryôkan (dont vous pouvez découvrir les écrits en Folio).

J’ai pour habitude de prendre quelques notes quand je lis, de noter les phrases qui me touchent particulièrement … mais impossible avec ce livre, j’avais envie de tout noter, tout recopier, tout mémoriser, car chaque mot, chaque ligne résonne fortement en moi !

Ryôkan est son ami de nature, de contemplation, de rien. La poésie est partout, dans les mots de poètes amis, dans la forêt, dans le chant d’un oiseau, le vol d’un moucheron. Tout est source d’enchantement, d’apaisement, de méditation. Ce livre très japonais est et restera mon livre de chevet !

Et puisque mes mots viennent difficilement pour exprimer ce que je peux ressentir, je préfère vous offrir ceux de Christian Bobin :

Ruisseau : Aucun bruit dans la forêt, sinon le poème inlassable d’un ruisseau, sa petite voix claire : « Je disparais quand j’apparais. »

Mousse (élément japonais par excellence) : J’allais oublier la mousse. Importante, la mousse. Elle habillait luxueusement le bas de l’arbre, adoucissait le sort de quelques pierres bossues, granitiques sorcières. Nous étions près du Morvan, à l’entrée ouest du paradis qui ne gardait personne. Les moucherons jouaient comme des fous, descendaient, montaient dans le puits de lumière.

Nuages : La vie passe à la vitesse d’un cri d’oiseau. Et puis il y a cette lenteur hypnotique des nuages. Cette poitrine ouverte dans le bleu et ce cœur enneigé qui s’offre à notre cœur.

Et le Japon : Je n’ai jamais mis les pieds au Japon mais je connais très bien ce pays. Je le connais par la goutte d’eau d’un silence qui éclate sur le carrelage d’un poème de Ryokan.

Picnic japonais de Monika BAUDISOVA et Jordi TRILLA : le Japon dessiné

Voici un adorable livre publié aux éditions Actes Sud Junior. Un livre au graphisme enfantin qui propose un concentré de culture japonaise dans des dessins mignons et instructifs.

Monika écrit en introduction : « Ceci n’est pas un journal de voyage, ni un guide. C’est mon voyage au Japon. Ce que j’y ai vu, entendu, découvert, vécu et mangé au cours des six mois de mon séjour ».

Et c’est en effet un catalogue d’objets, de nourriture, de yôkai, un étrange mélange dans lequel se croisent yakuza et mamie centenaire, salaryman et jeune « Harajuku style », vaisselle traditionnelle et nourriture de konbini, Hokusai et Yayoi Kusama, Haruki Murakami et les AKB 48.

C’est une introduction à la culture japonaise idéale pour les ados … et les moins jeunes, car c’est une explosion de vie sous toutes les facettes possibles : otaku, street food, traditions, légendes. Un joyeux bric-à-brac ! L’occasion de découvrir les fêtes qui ont lieu tout au long de l’année, les multiples façons de se saluer, la vie épuisante du salaryman, les hôtels, les cafés, l’intérieur d’une maison japonaise (kotatsu, salle de bain, toilettes, nourriture), les onsen, les temples et sanctuaires (et comment y prier).

Chaque mot est écrit en français et en japonais. Des petits textes explicatifs simples sont fournis lorsque c’est nécessaire et que les illustrations ne suffisent pas. Les dessins sont essentiellement en noir et blanc, mais des touches de couleur apparaissent parfois (pour présenter les différents sushis ou la mode très colorée d’Harajuku, pour rosir les sakura de Hanami ou rougir un daruma ou un tengu).

Pour ne pas se perdre (même si c’est drôle de feuilleter le livre un peu au hasard et de s’arrêter sur un dessin qui nous intrigue), il y a une organisation en plusieurs parties : vie quotidienne – société et culture pop – à la maison et dehors – tradition et folklore.

Une très belle découverte que je ne peux que vous inviter à aller découvrir chez votre libraire. Un bel objet à avoir à portée de main quand le manque de Japon se fait sentir, pour se replonger immédiatement dans toutes ces petites choses qu’on aime !

Encore un peu petite : un livre tendre pour apprendre à grandir … tout doucement

J’adore l’univers crayonné par Chiaki Okada, dans lequel elle met en scène d’adorables bambins aux joues rosées qui grandissent doucement, jouant avec leur doudou, leurs amis, se posant beaucoup de questions, le tout sous le regard bienveillant de leurs parents (surtout les mamans … on aimerait bien voir un peu plus de papas !).

Nous retrouvons donc dans ce nouvel album une petite fille de trois ou quatre ans dans différents moments de son quotidien. Comme classiquement dans les illustrations de Chiaki Okada, c’est à hauteur d’enfant que le lecteur suit la petite fille. Cela lui permet vraiment de se mettre à sa place et de comprendre ce qu’elle ressent.

C’est d’abord le chien Lulu qui veut aller se promener. Comme la fillette est « encore un peu petite », elle ne peut pas le promener toute seule, elle le fait donc avec maman. Quel bonheur de lui donner la main ! Mais lorsqu’il s’agit de saluer une autre personne dans la rue, elle est intimidée et se cache dans la jupe de sa mère. C’est difficile de dire bonjour haut et fort ! Un jour, quand elle aura grandi, elle y arrivera. De retour à la maison, elle enfile une robe envoyée par mamie, elle est encore un peu grande, mais un jour elle sera à sa taille. Et la peur du noir … Un jour elle sait qu’elle arrivera à dormir sans lumière.

La vie, c’est aussi les disputes. Lorsqu’elle ne veut pas prêter sa peluche préférée à sa copine et qu’elle dit qu’elle ne veut « plus jamais » jouer avec elle, elle réalise que c’est trop triste, qu’il faut vite faire la paix. Il n’est alors pas question d’attendre longtemps ! Elle retrouve son amie, lui prête son doudou et les sourires sur les deux visages rayonnent sur une très belle double page !

Le livre se termine sur une interrogation : « Comment je serai quand je serai grande ? » … Elle ne sait pas, mais elle pense qu’elle continuera à aimer les mêmes choses, et surtout Lulu, son chien adoré.

Un concentré de tendresse, un livre pour apprendre à grandir à petits pas, sans se brusquer, pour comprendre que chaque chose viendra en son temps, qu’il faut juste être un peu patient.

Akiko la silencieuse : petit conte zen

Peut-être connaissez-vous déjà Akiko, cette petite fille devenue grande au fil des albums, malicieuse, rêveuse, voyageuse, courageuse … Chaque histoire plonge le jeune lecteur dans la campagne japonaise et lui fait vivre des aventures qui le font tout à la fois rêver et grandir. Car ces petits contes, bien que ludiques, ont toujours un aspect philosophique et un côté apaisant, rassurant.

Dans ce volume paru fin août, nous retrouvons avec bonheur Akiko. Le vent se lève dans le village au pied de la montagne. La jeune fille est au pied d’un arbre, les yeux fermés, les oreilles grandes ouvertes. Elle écoute les bruits du monde : le vent dans les feuilles, l’écureuil qui croque les amandes, la rivière qui coule, les grenouilles qui chantent, le chien qui aboie quand le renard approche, les oiseaux qui chantent … et même le vieil arbre qui ronfle.

Elle ressent tout cela en pleine conscience, tout en pratiquant des postures de yoga pour sentir son corps en harmonie avec cette nature qui l’entoure : elle devient abeille en mettant ses bras derrière sa tête, grenouille en s’accroupissant sur le sol, les pieds dans l’herbe fraîche, arbre les bras tendus vers le ciel.

Calme, attentive, elle profite de ces précieux moments d’harmonie … Mais quand son amoureux (Takiji que vous pouvez retrouver dans Takiji l’audacieux du même auteur) arrive, elle ouvre les yeux et le rejoint avec entrain pour un bain dans la rivière.

Ce petit livre très inspirant permettra de comprendre qu’il est parfois utile et important de prendre du temps pour se poser au calme, ne rien faire d’autre que ressentir notre présence au monde, que d’écouter et de sentir la terre, l’air, l’eau, la vie qui nous entoure … pour ensuite mieux repartir et apprécier la vie avec ceux qu’on aime.

Un très beau livre à ouvrir à chaque fois que la pression monte, que le ras-le-bol s’installe … pour juste réapprendre à prendre le temps.