Yukio, l’enfant des vagues : le livre de l’été

Si vous ne devez emporter qu’un livre pendant vos vacances d’été en famille, c’est celui-ci que je vous conseille ! Il est juste sublime tant au niveau du texte que des illustrations. Gros gros coup de coeur … qui se passe sur une île de l’archipel Yaeyama (vous connaissez peut-être ma passion pour Okinawa et ce livre m’y a fait voyager à nouveau pour mon plus grand bonheur !).

L’histoire démarre simplement : un écrivain en manque d’inspiration décide de partir sur une petite île aux plages de sable blanc au milieu d’une mer turquoise (le bleu qui s’étale tout au long du livre reste longtemps imprimé sur la rétine du lecteur, il est profond, sublime !). Il loge dans une petite chambre chez un vieux monsieur. Alors qu’il se rend sur la plage, il voit une femme fixer l’océan comme si elle attendait que quelque chose ou quelqu’un en sorte. Un soir, il interroge son logeur sur le sujet et celui-ci lui raconte l’histoire de Yukio, l’enfant de cette femme. Si vous avez lu ou vu Les enfants de la mer, ce récit vous y fera penser .

Yukio est né minuscule et il est resté un enfant très fragile. « C’était comme s’il n’était pas vraiment de ce monde, confierait plus tard sa mère à M. Nakamura, comme s’il s’était trouvé par erreur parmi les hommes. »

Sa mère décide donc de s’installer avec lui sur une île au soleil pour qu’il reprenne des forces. Petit à petit, le garçon se met à nager de plus en plus loin avec les tortues. « Des tortues marines fréquentent les plages de l’île. On les dit âgées de plusieurs milliers d’années, et l’on raconte que l’île elle-même serait en réalité la carapce d’une tortue plus vieille encore, et immence, sur laquelle les arbres auraient poussé et se serait creusé le lit des ruisseaux. »

Puis d’étranges écailles apparaissent sur son corps et il ne se sent bien que dans l’eau. La séparation semble alors inévitable …

Le texte est très beau, très poétique, et en même temps accessible dès le plus jeune âge. Les mots précis, le vocabulaire riche renforcent le côté merveilleux, magique du monde marin et des aventures du petit Yukio. Les yeux des enfants pétilleront d’envie à la lecture de ce très très bel album, et les illustrations ciselées aux multiples détails les enchanteront : rochers, anémones, coquillages, petits poissons, crevettes, grandes tortues nageant tranquillement dans l’eau cristalline, des poissons volant dans la nuit étoilée … tout un univers pour rêver cet été !

Mukashi Mukashi : les contes japonais pour enfants par Issekinicho

Aujourd’hui c’est aux enfants et aux grands enfants que je m’adresse. Si vous adorez les contes (j’étais une grande lectrice de contes quand j’étais petite) et le Japon, les quatre volumes des contes Mukashi Mukashi (Il était une fois) des éditions Issekinicho vous plairont à coup sûr. Ils sont colorés, variés (trois contes par volume avec à chaque fois un grand classique, un conte animalier et un conte humoristique). De quoi passer de bonnes heures de lecture et s’émerveiller devant les fabuleux décors, avoir peur, mais juste un petit en découvrant les onis (monstres colorés), et rire parce que ça fait du bien et qu’on en a besoin en ce moment !

Ces recueils sont d’une très grande qualité : couverture rigide, grand format, couleurs très très belles, et même « du brillant » sur les couvertures (doré pour le recueil 3 et bleu métallisé pour le recueil 4).

J’ai déjà écrit sur les deux premiers volumes dans Journal du Japon. Je vous présenterai donc cette fois les deux suivants.

Le recueil 3 est écrit et illustré par Alexandre Bonnefoy et présente dans un premier temps le grand classique Momotarô. Un vieux couple de paysans trouve une énorme pêche dans la rivière (elle a l’air bien justeuse sur le dessin !) et, alors qu’ils la découpent pour la manger, ils y trouvent un adorable bébé. Ils le nomment Momotarô et l’élèvent chez eux. Mais il est paresseux et ne fait pas grand chose de ses journées en grandissant. Cependant, lorsqu’il apprend que des ogres viennent d’une île maléfique pour piller et brûler les villages de la région, il décide d’aller les battres. Ses parents lui donnent des kibidangos (galettes de millet) pour le voyage. Sur son chemin, il croise un chien (trop mignon ce petit chien tout rond !), un singe et un faisan. Ceux-ci l’accompagnent en échange d’une galette. Grâce à eux, Momotarô réussira à battre les onis (ces grands ogres un peu rondouillets, effrayants, mais pas trop, bleu, rouge et vert, sur une île grise avec des flammes qui surgissent de partout … de quoi se faire un peu peur !). Et tout est bien qui finit bien : les onis promettent de ne plus semer la terreur et rendent les trésors au petit garçon qui rentre glorieux au village et qui est depuis beaucoup plus gentil et serviable.

Le deuxième conte présente Kuma et Kitsuné, donc un ours et un renard en japonais. Tous deux sont obligés de cultiver un champ faute de nourriture disponible. Le rusé Kitsuné dit à Kuma qu’il a le droit de manger la partie de la plante qui sortira de terre, et que lui mangera les racines … évidemment, il a semé des graines de radis (de gros daikon), et l’ours se retrouve à manger des feuilles peu nourrissantes tandis que le renard se régale de gros radis juteux. L’année suivante, Kuma veut inverser, Kitsuné est d’accord … car il a planté des fraisiers ! Le pauvre Kuma s’est encore fait avoir. Et cela continue lorsque le renard lui demande de décrocher une ruche, lui disant qu eles abeilles sont parties … mais elles sont bien là et attaquent l’ours tandis que son compère se régale du miel. Il faut donner une bonne leçon à ce renard. Kuma lui dit qu’il y a des chevaux sauvages et qu’il pourra en capturer un s’il accroche sa queue à celle du cheval. Kitsuné suit son conseil et se retrouve très vite traîné par le cheval. Il atterrit finalement dans une flaque de boue ! Comprenant que chacun ne s’est pas comporté correctement envers l’autre, les excuses sont faites et ils cultivent ensemble le potager dont ils partagent les ressources équitablement.

Dans Le démon et la jeune fille, on retrouve le thème du Vaillant petit tailleur : une petite fille réussit à tuer cinq moustiques d’un coup, « cinq bêtes sanguinaires ». Des soldats, qui passent par là et cherchent, sur ordre du roi, quelqu’un capable de tuer l’oni qui terrorise le village d’une province voisine, l’entendent et lui disent de venir tuer une autre créature sanguinaire. Lorsqu’elle découvre que c’est un oni qu’elle doit tuer, elle fait moins la fière. Mais ingénieuse, elle trouvera un moyen de capturer l’oni (je vous laisse la surprise) et de lui faire promettre de ne plus embêter les habitants. Pour toute récompense, elle voudra juste des moustiquaires à ses fenêtres !

Le lecteur appréciera l’explosion de couleurs, la rondeur des personnages, les paysages rocheux, montagneux, les forêts de bambous, les torii, lanternes, châteaux, tatami et jizo pour un décor japonais qui émerveillera les enfants.

Dans le recueil 4, c’est Delphine Vaufrey qui tient la plume et le crayon. Les traits sont plus fins, plus aériens, mais l’ambiance est tout aussi magique et colorée.

Le recueil s’ouvre sur le grand classique Urashima Tarô. Dans un village de pêcheur, le jeune Urashima sauve une tortue qui était maltraitée par les enfants. Le lendemain, il est remercié par la mère de la tortue et emmené par elle voir la princesse des océans. Dans un palais merveilleux, il mange un délicieux repas et découvre des paysages fabuleux au fil des saisons. Il perd la notion du temps auprès de la princesse. Et lorsqu’il se décide à retourner dans son village, elle lui offre une boîte qu’il ne doit pas ouvrir, elle contient tous ses souvenirs. Mais le village a chancé, Ulrashima se rend compte qu’il est parti il y a plus de cent ans. Lorsqu’il ouvre la boîte, ses souvenirs s’échappent et il devient un vieillard. Le lecteur sera ébloui, comme le héros, par la beauté des paysages sur la grande double page qui leur est consacrée : arbres enneigés, coraux, cerisiers en fleurs, ginkgo de l’automne, poissons mêlés … Une splendeur !

J’ai beaucoup aimé Le royaume des souris. Un vieil homme part au travail dans la forêt, sa femme lui a préparé des onigiri (boulettes de riz entourés d’une feuille d’algue). Lorsqu’il fait tombé un onigiri dans un trou, une voix lui en demande un deuxième, le vieillard s’exécute. Puis il va dans le trou et donne son troisième onigiri à une souris qui l’emmène alors dans son royaume. Il y mange, s’amuse, danse. La seule chose à ne pas faire est d’imiter un chat, ce qui effraierait toutes les souris. Le Roi souris lui propose ensuite d’emporter le trésor de son choix. Le vieil homme se contente d’une petite bourse de pièces d’or. Lorsqu’il raconte ses aventures à sa femme, un voisin malveillant écoute et va balancer des onigiri dans le trou. Impatient, il imite un chat, l’or disparaît et le méchant homme est obligé de ramper dans le noir pour s’échapper. Le trou sera ensuite feré à jamais. Et le lecteur se sera beaucoup amusé à voir toutes les adorables souris faire la fête !

La dernière histoire, Le tengu invisible, met une fois de plus en scène un petit garçon. Celui-ci est un chenapan paresseux et farceur. Et lorsqu’il voit dans la forêt un Tengu (démon rouge au long nez, qui n’a pas l’air très méchant), qui possède une cape d’invisibilité, il n’a qu’une idée en tête : la lui voler. Il réussira à l’embobiner avec une fausse longue-vue en bambou (qui permet paraît-il de voir Osaka, le Mont Fuji et même la princesse dans les jardins du palais impérial de Kyoto !). Le tengu prendra la longue-vue pour regarder, pendant que le garçon lui volera sa cape. Malheureusement, sa mère voyant une cape toute crasseuse la brûlera. Mais le garçonnet réussira à se rendre invisible en se recouvrant le corps de cendre. Il jouera des tours aux habitants du village … jusqu’à ce que la pluie tombe … Vous imaginez la suite !

N’hésitez pas, précipitez-vous en librairie ou sur le site des éditions Issekinicho pour acheter ces superbes recueils de contes à partager en famille pour rire, se faire peur et surtout en prendre plein les yeux !

Ces habitudes qui font grandir votre talent de Fumio Sasaki : instructif et motivant

Les livres de développement personnel se multiplient depuis quelques années dans les rayons des librairies. Leur qualité est plus ou moins bonne, et on peut parfois avoir l’impression de lire des injonctions à être heureux, à faire tel ou tel sport, médiation, régime, et autres activités plus ou moins farfelues pour « réussir sa vie » ou « être heureux ». Et je vous avoue que ces livres magiques ne sont pas pour moi. Je n’aime pas les personnes condescendantes ou culpabilisantes. Mais je trouve souvent des choses à prendre dans les livres écrits par des Japonais ou des personnes ayant vécu de nombreuses années au Japon … Peut-être par compatibilité d’esprit, de mentalité ? Toujours est-il que j’ai lu avec intérêt le livre de Fumio Sasaki. Je suis très sensible aux habitudes, j’ai un esprit plutôt scientifique et carré, et ce livre m’a apporté de nombreux éléments intéressants.

Vous connaissez peut-être cet auteur car il a écrit un best-seller sur le minimalisme L’essentiel et rien d’autre. Je ne l’ai pas lu, mais après avoi lu celui-ci, je vous avoue que lire comment il est arrivé au minimalisme et l’a géré m’intéresse.

Bref, le livre sur les habitudes est bien construit, illustré d’exemples de personnalités, d’études scientifiques et de la propre expérience de l’auteur. En ce qui le concerne, les habitudes qu’il a prises sont : se lever tôt (5h du matin, ouille !), faire du sport tous les jours et arrêter l’alcool. Sans aller jusqu’à faire tout cela, on a tous des habitudes que l’on aimerait perdre, et d’autres qu’on aimerait prendre. Je pense que ce livre peut aider pour cela.

Ce livre est donc dédié à toutes celles et ceux qui pensent ne pas avoir de volonté. Il explique que le talent se fabrique avec des efforts continus et grâce aux habitudes, que les efforts pourront être maintenus si on en fait des habitudes, et qu’il existe des éléments simples pour apprendre à avoir des habitudes (il parle de méthode, mais ce sont des éléments pratiques et logiques, pas un truc clé en main compliqué ou pénible, je vous rassure).

Mais avant de lister 50 étapes pour se créer de bonnes habitudes, l’auteur nous explique d’abord comment marche la volonté et comment fonctionne une habitude.

Dans la partie sur la volonté, il évoque des expériences qui ont été menées sur des enfants et des marshmallows par exemple (savoir résister à la tentation de manger tout de suite un marshmallox et en avoir un deuxième en récompense un peu plus tard), et d’autres éléments scientifiques sur le sujet de la volonté et de la récompense (immédiate et différée). Il évoque aussi régulièrement son propre parcours, les moments de faiblesse, de doute, le cheminement qu’il a effectué. La volonté ne diminue pas simplement parce qu’on l’utilise, elle est influencée par nos émotions, elle peut se perdre lorsqu’on est anxieux ou qu’on se déprécie. Notre cerveau a en effet un système froid, rationnel, et un système chaud, lié aux émotions, et ces deux systèmes se complètent et interagissent en permanence. Avoir de la volonté est plus simplement ne pas avoir conscience d’être tenté. Et une habitude est finalement une action que l’on accomplit sans presque y penser. Pour prendre cette habitude, il faut donc réduire le nombre d’entrées en scène de la conscience. Voir comment tout cela fonctionne est passionnant et aide à comprendre pourquoi on se jette parfois sur une tablette de chocolat ou pourquoi les bonnes résolutions du nouvel an ne marchent pas !

La partie suivante est consacrée aux habitudes. Elles représentent environ 45% de nos actions quotidiennes. Une habitude est un comportement de routine déclenché par un signal, que l’on effectue en vue d’une récompense. Une habitude nécessite de la volonté dans un premier temps, et l’effort à fournir est important. « Mais une fois l’habitude prise, la récompense plus importante que l’on obtient nous pousse à continuer. » Un cercle vertueux se met alors en place.

La troisième partie entre vraiment dans le concret (mais comprendre les mécanismes était important pour pouvoir agir en connaissant le fonctionnement de notre cerveau, des mécanismes de la volonté, de l’habitude, des émotions et des obstacles qui pourraient survenir). Cette partie présente 50 étapes pour se créer de bonnes habitudes. L’auteur explique souvent les étapes par sa propre expérience ou celle de personnalités (joueur de baseball, athlète, et même l’écrivain Haruki Murakami). Il nous accompagne et explique comme il le ferait à un ami qu’il vouderait aider concrètement mais en douceur.

Les étapes sont très concrètes. J’en liste quelques unes pour que vous puissiez vous faire une idée : Sortir du cercle vicieux, Décider d’arrêter, Savoir saisir l’occasion, Arrêter totalement (pour les premières étapes), puis d’autres qui vous parleront probablement : Je commence aujourd’hui, Le faire au quotidien, Ne pas improviser une exception (mais il est possible d’en planifier si besoin), Se créer un emploi du temps ou encore S’arrêter en chemin, mais suivi par Ne jamais s’arrêter complètement, Enregistrer ses habitudes (lister les petites choses accomplies plutôt que regarder tout le chemin qui reste à parcourir), et même La nécessité des échecs ! C’est une liste à la fois motivante et déculpabilisante, qui donne des outils car on sait souvent pourquoi on a échoué à prendre une habitude : arrêt en cours de route, objectifs trop ambitieux, lassitude. Tout cela est abordé dans les 50 points évoqués, c’est donc un accompagnement précieux quand on se lance et à chaque difficulté rencontrée.

La dernière partie explique qu’il n’existe pas à proprement parler de « talent », mais une certaine sensibilité à tel art, telle science, accompagnée d’une passion inépuisable, et surtout d’un sens de l’effort (il illustre son propos avec les portraits de nombreux artistes, scientifiques, créateurs et leurs « habitudes »).

Travailler au quotidien pour progresser donne un fort sentiment de satisfaction. Et il est ensuite plus facile d’être capable de s’aimer, la plus grande des récompense !

Un livre qui se lit bien, dans lequel on peut piocher de nombreuses idées pour progresser et réussir à se créer de nouvelles habitudes. Et vous, quelles habitudes voulez-vous vous créer ?

Kyoto Song de Colette Fellous : impressions de Kyoto

J’ai longuement hésité à écrire sur ce livre car il m’a laissé une impression étrange. J’étais à la fois enchantée, émerveillée par la plume de l’auteure, mais également perdue, agacée, lassée par des passages trop confus, n’ayant ni queue ni tête, des chapitres avec une sensation d’inachevé. Difficile de décrire ce mélange qui a rendu la lecture parfois passionnante, parfois ennuyeuse. Mais je préfère écrire quelques mots afin que vous sachiez si l’expérience vous tente ou non. Peut-être qu’en ayant lu avant d’autres romans de Colette Fellous, j’aurais eu quelques clés pour mieux comprendre, mieux apprécier certains passages …

La narratrice ressent en début de livre le besoin de partir, une « ombre » étant arrivée sur sa vie : « Elle avait modifié mon regard, je le sentais, il fallait que je parte, mais vers où me diriger impossible de le dire encore, je voulais de la lumière, ou plutôt une nouvelle manière d’éclairer ensemble ma vie d’aujourd’hui et ma vie passée, de fortifier ma mémoire, de la convoquer et de la déplier au présent absolu. Alors, un après-midi de septembre, avec Lisa, dans un café du boulevard Voltaire, nous avons trouvé presque par hasard la musique de Kyoto song et la joie est réapparue. Une musique que j’imaginais déjà se déployer depuis ma chambre jusqu’au Japon. Je me souviens exactement de cet instant, il devait être dans les quatre heures. »

Elle part donc pour Kyoto avec Elyssa, qu’elle appelle Lisa, petite fille de dix ans qui « veut être encore une enfant pour voir le Japon ». Elles logent près du Pavillon d’Argent dont elles aiment aller admirer les jardins, près de la montagne de l’Est. Elles se promènent dans les rues, le long du Canal du lac Biwa, sous les cerisiers fleuris où un couple se fait photographier. Elles visitent temples et jardins, discutent dans des cafés, font des rencontres, vont au théâtre.

Ce voyage est l’occasion d’un retour sur soi, en soi, dans un passé parfois douloureux, parfois lumineux, parsemé de départs, de séparations, de deuils, mais aussi de naissances et de renaissances.

Il est aussi un lieu de partage, d’échange, de jeu avec les mots, avec les images. Narratrice et petite fille sont complices dans l’émerveillement, la douceur des moments suspendus, des instants saisis comme dans des haïkus. D’ailleurs chaque chapitre est contenu dans un mot : Bashô, le jardin, le vent, la chanson, la danse ou la mélancolie, le fantôme, l’estampe, le tremblement de terre … Avec à l’intérieur, un être absent, un souvenir douloureux, un objet marquant, un cinéaste japonais (les pages sur Ozu sont de toute beauté !).

L’auteure nous emmène en voyage à Kyoto avec des pages superbes sur tout ce qu’elle voit et ressent d’autant mieux qu’elle ne comprend pas les mots. Ainsi, lorsqu’elles vont au théâtre :

« Avec Lisa, on a dégusté nos nouilles soba, c’était brûlant et rassurant, le thé était servi dans une jolie théière, tout nous plaisait dans cette ambiance surannée, tout était propre mais une poussière invisible imprégnait le théâtre tout entier. Le garçon avait l’air ravi d’avoir servi ici toute sa vie, il reconnaissait la plupart des clients, bavardait avec eux, les écoutait et hochait la tête d’un air entendu. Lisa ne ratait aucun de ses gestes, elle le voyait réchauffer les plats, préparer les toasts, elle disait qu’elle aimait être dans un monde dont elle ne comprenait pas les mots, c’est ça qui est chouette, on observe beaucou mieux du coup et on comprend d’autres choses, c’est pour ça que je voulais venir ici, vite, dépêche-toi, ça sonne, il faut retrouver nos places. »

Guidées par le vent :

« J’invente que ce vent m’est apparu pour nous indiquer la direction et nous guider, Lisa et moi, nous introduire partout, dans toutes les saisons à la fois, dans les temples, les pavillons de thé, les parcs, les échoppes de Gion, les cafés d’Arashiyama, les sanctuaires, les sources chaudes de Kurama, les jardins du Honen-in avec la tombe de Tanizaki, et tous les autres jardins et temples qui peuplent l’enceinte du Daizen-ji, ce vent saura nous accompagner bien au-delà du Japon, dans nos vies d’antan et dans celles de demain. Entrer dans les yeux, les gestes et les voix des passants, nous arrêter sur les reflets des grands érables dans l’étang des jardins humides et sur l’élégance des jardins secs : des rochers pour faire les montagnes, un pin sur le côté, une tortue de mer stylisée, un monstre marin, du gravier pour dire la mer, et la trace régulière du râteau, inlassable ondulation, pour faire des vagues. »

On accompagne ces deux personnes, on se demande parfois si Lisa est réelle, si elle n’est pas le fruit de l’imagination de la narratrice, son double, son esprit fantasque, son guide malicieux … Et on s’attache à ce duo au côté duquel on chemine.

Quant à la construction du roman, si elle nous perturbe, c’est probablement pour mieux nous emmener dans un dédale où les temps et les lieux se croisent et se mêlent, se vivent et se revivient. C’est peut-être l’auteure qui en parle le mieux :

« Ce que je n’ai pas dit à Lisa, c’est que moi aussi j’avais envie de cacher dans un roman tout ce que j’aimais, même les scènes les plus fugitives, même celles qui n’avaient aucun lien entre elles, je disais que si elles m’étaient apparues c’est qu’elles devaient avoir leur vérité, leur logique et leur géométrie secrète, il devait d’ailleurs y avoir partout des symétries cachées, elles n’étaient pas venues vers moi par hasard, je devais les écouter comme je devais écouter les plus menus détails que nous découvrions dans ce voyage, Lisa et moi. »

Kuma, une nouvelle amitié : le livre idéal pour la rentrée !

Si votre enfant se sent un peu seul, qu’il a l’impression qu’il n’arrivera pas à se faire des amis dans son école, ce livre adorable est fait pour lui ! Tout en tendresse et en délicatesse, il aborde le problème délicat de l’exclusion, de la difficulté d’arriver dans une nouvelle classe, de réussir à se faire des copains. Il donne également des pistes pour se changer les idées et retrouver le sourire.

Léo est donc un petit garçon qui se sent seul car il n’a pas d’amis. Il regarde les autres enfants jouer ensemble au foot.

Quand il se sent seul, il aime aller dans la forêt et se poser sur un rocher (la colline).

C’est alors qu’apparaît une adorable boule toute blanche. Elle a deux yeux et une bouche, un visage tout rond adorable et souriant ! Cette boule de poils s’approche et le salue. Léo engage la conversation, mais il est bien triste … Kuma (c’est le nom de cet animal) essuie la larme qui coule le long de la joue de Léo, et Léo souris car ça chatouille ! Enfin un sourire !

Kuma montre alors son remède anti-tristesse : crier « Bonjour la tristesse ! » très fort. Les deux compères crient alors très fort et leurs voix résonnent, c’est la tristesse qui est contente et qui répond !

Le lendemain, il s’approche à nouveau de ses camarades pour se présenter, mais ils ne lui répondent pas et s’éloignent. Léo retourne alors dans la forêt et Kuma lui montre le jeu des animaux : il imite un singe en poussant des cris et en se balançant dans tous les sens. C’est au tour du petit garçon : il se met à danser bizarrement et à faire des « Plou Plou ». C’est un poulpe ! Ils s’amusent bien ensemble. Mais Léo pense à l’école, Kuma lui dit qu’il n’a qu’à penser à lui pour qu’il soit à ses côtés là-bas.

Mais les soucis continuent à l’école : il n’arrive pas à attraper un ballon, les autres se moquent de lui, il détourne les yeux de colère lorsqu’une petite fille l’approche. Il confie à Kuma que les autres sont méchants. Celui-ci lui répond que les vrais amis viendront naturellement à lui. Léo veut y croire.

La pluie tombe alors qu’il est encore dans la forêt. Il s’abrite sous un arbre et invite Chloé, la petite fille qu’il a ignorée à l’école, à s’abriter à côté de lui. Il s’excuse. Ils regardent tomber la pluie, sautent dans les flaques comme la grenouille qu’ils poursuivent, et arrivent devant un très grand arbre qu’ils entourent de leurs bras et saluent. L’oreille contre l’arbre, ils entendent tous les sons de la forêt. C’est magique ! Alors que la pluie a cessé et qu’ils rentrent chez eux, Léo aperçoit Kuma tout en haut de l’arbre. Il le remercie du fond de son cœur.

Un très très beau livre, des illustrations d’une très grande douceur, des textes écrits en gros caractères pour les lecteurs débutants … et surtout des petites astuces pour chasser la tristesse, apprendre à sourire malgré les soucis, garder confiance en soi pour trouver sa place dans sa classe, dans son école, au milieu des autres enfants.

Le livre idéal pour la rentrée, pour apprendre à lire ses premières histoires car il n’y a pas trop de lignes à déchiffrer par page et de très grandes illustrations pour aider à la compréhension de ce qu’on vient de lire … et cette merveille est à un tout petit prix (6 euros).

Cyril Castaing, l’auteur, pratique le shiatsu et la méditation, et cela se ressent dans les petits exercices de Kuma et Léo pour chasser les idées noires : Crier très fort  » Bonjour la tristesse ! », sauter et imiter les cris d’un animal pour se défouler et retrouver le sourire, faire un câlin à un arbre et écouter les bruits de la forêt pour s’apaiser et s’émerveiller.

Quant à Haruna Kishi, on retrouve son univers verdoyant et doux, dans lequel la nature est un refuge, les animaux des amis … D’ailleurs si vous ne connaissez pas Miru Miru, je vous invite à découvrir la série (en dessins animés ou en livres !).

Ranger : l’étincelle du bonheur de Marie Kondo

C’est l’été, et parfois l’envie nous prend de ranger la maison … Il faut dire que personnellement j’ai accumulé des tonnes de choses en 17 ans dans ma maison ! Et comme j’avais entendu parler régulièrement de Marie Kondo, j’avais acheté son livre en format poche et illustré pour me lancer.

Je l’ai donc (enfin) lu en entier et je trouve que, finalement, il y a pas mal d’idées à prendre. Je ne sais pas si j’arriverai à ranger la totalité de mes affaires selon cette méthode, mais en tous cas ça m’a donné envie de m’y mettre … et j’ai même commencé (par les vêtements comme elle le conseille, et en effet cela se fait assez facilement).

Le livre fait plus de 300 pages mais se lit finalement assez vite. Le texte est très facile à lire, avec des retours d’expérience (elle conseille à domicile), des astuces, des dessins pour illustrer ses propos.

La première partie est consacrée à ses astuces :

  • comment nous comportons-nous face à nos objets, quelle relation avons-nous avec eux : désordre, « cela pourrait servir plus tard », envie d’abandonner face à l’ampleur de la tâche,
  • qu’est-ce qui nous fait envie (mode de vie idéal, espaces de vie, couleurs, objets qui nous inspirent de la joie)
  • comment ranger : par matériau, ranger comme un bento, plier comme de l’origami … avec les quatre principes : pliez-le, posez-le à la verticale, rangez-le avec les autres, et séparez votre espace de rangement en compartiments de configuration carrée

Peut-être que certains passages dans lesquels elle parle de la joie peuvent paraître un peu risibles, mais le but est que chacun se sente bien chez soi. J’avais souvent entendu parler de sa méthode de façon caricaturale : prendre les objets dans ses bras, voir s’ils provoquent de la joie en nous, jeter au maximum … Mais c’est plus subtile que cela et le livre regorge vraiment de conseils pour ne pas se laisser étouffer par tous les objets qu’on garde pour de fausses bonnes raisons. Et il n’est pas non plus question de tout vider, mais d’optimiser, de vivre avec les objets qu’on aime (bon, j’en ai beaucoup, mais ce n’est pas grave, il suffit de savoir les ranger, et même de se faire un coin avec tous les objets qu’on aime, un coin du bonheur !).

Après cette première partie d’explication, la partie suivante est consacrée à la technique, « l’encyclopédie du rangement » : comment ranger les vêtements (avec pour chaque type de vêtement une explication sur le pliage), les livres, les papiers, les « komono » (objets du quotidien), les objets de valeur sentimentale (qui arrivent en dernière position dans le déroulement du rangement de la maison, car elle sait à quel point le rangement et le tri de ces objets peut être délicat).

La troisième partie permet de faire le point une fois la maison rangée, chaque pièce a en effet subi une métamorphose. Mais cette partie est également le moment de parler du rangement des autres personnes de la maison et des difficultés qui peuvent survenir (ne contraindre personne à ranger !).

Un livre comme une bouffée d’air frais … à lire pour trouver des astuces, voire pour se lancer dans le grand rangement !

Bonne lecture et bon rangement ! Vous vous sentirez sûrement mieux après avoir commencé … Moi j’y retourne !

Les Feux de Shôhei Ôoka : l’humain à l’épreuve de la guerre

1945, l’armée japonaise est en pleine débâcle aux Philippines. Le soldat Tamura, atteint de la tuberculose, est un poids pour son régiment et se retrouve rapidement à errer entre plaines et monts à la recherche de nourriture pour survivre. C’est le récit de ces mois d’errance que l’auteur nous livre avec un réalisme saisissant, jusqu’à la nausée. Mais c’est également des pages magnifiques où l’horreur se mêle à la poésie, où l’homme poussé au bord de la mort croit retrouver la vallée de son enfance dans une vallée philippine, où il réfléchit à la présence de Dieu lorsqu’il repère la croix d’une église dans un petit village au bord de la mer.

Ce n’est pas un livre facile, on a souvent envie de fermer, de dire stop, on n’en peut plus de sa souffrance, de la folie qui le guette, de la soif, de la faim, des sangsues qu’il mange pour survivre, des mouches qui s’immiscent dans les moindres muqueuses des soldats pas encore morts, des cadavres gonflés et de l’odeur qui s’en dégage, des amis dont il faut se méfier, des ennemis qu’on n’a pas choisis …

Un récit halluciné, écrit avec les tripes, douloureux mais indispensable !

Ce livre devrait être lu partout et par tous, il montre la guerre dans sa plus totale absurdité. Des soldats qui n’ont jamais demandé à arriver sur ce territoire tropical hostile, qui ne comprennent pas où ils doivent aller, qui souffrent du Béri béri et autres maladies qui en laissent bon nombre sur le bord de la route, la tête plongée dans une rigole où ils cherchaient quelques gouttes d’eau à boire. Et lorsqu’un point de ralliement est nommé, le rejoindre ressemble à un parcours piégé, entre ennemi philippin et ennemi américain. Un jeu de massacre terrible et des vies fauchées par milliers.

Tamura essaie de survivre. Il a bien rencontré quelques soldats qu’il pourrait nommer amis, Yasuda dont le fils de 17 ans est pilote et avec lequel il aimerait mourir, Nagamatsu fils illégitime d’une bonne (on se confie quand on n’a rien d’autre à faire), souffrant du Béri béri, qu’il retrouvera à plusieurs reprise. Mais dans ce bourbier, c’est au final chacun pour soi, la survie autant que possible.

C’est dans les collines qu’il apprend à se nourrir de ce qu’il trouve, maïs, patates douces crues (le feu est un luxe difficile à trouver), sel (le plus précieux des aliments), et eau … mais aussi toutes sortes de plantes et d’insectes.

Mais quand la nourriture manque, jusqu’où sera-t-il prêt à aller ? Perdra-t-il ce qu’il lui reste d’humanité ?

Plutôt que d’entrer dans le détail du livre (qui est un « journal d’un fou » comme le dit le narrateur, écrit lorsque, survivant, il a enfin pu poser ses mots en sécurité dans un hôpital), je préfère vous citer des passages pour que vous vous rendiez compte de la force de ce texte (qui vous hantera longtemps après sa lecture).

La beauté malgré l’horreur :

« Il faisait sombre dans le bois, et le chemin était étroit. Des buissons de plantes inconnues, recouverts de vrilles de lierre entremêlés, comblaient l’espace délimité par de grands arbres dressés semblables à des chênes. Les feuilles mortes des tropiques qui tombent indépendamment des saisons et qui recouvraient le chemin étaient souples sous mes chaussures. Dans le calme ambiant, les feuilles qui venaient de tomber craquaient comme sur les chemins de Musashino. Je marchais tête baissée.
Une étrange pensée me traversa l’esprit. J’empruntais ce chemin pour la première fois de ma vie, et je ne l’emprunterais sans doute jamais plus. Je m’arrêtai, regardai autour de moi.
Ce n’était pas extraordinaire. Il n’y avait là que de paisibles arbres à larges feuilles qui ressemblaient en tout point à ceux de mon pays – tronc élancé, branches épanouies, feuilles pendantes -n, et la seule différence était que je ne connaissais pas leur nom. Ils s’étaient toujours trouvés là, bien avant mon passage, et ils y resteraient sans doute toujours, indépendamment du fait qu eje passe ou non. »

Vivre et mourir :

« S’il y avait la moindre parcelle de vérité dans l’hypothèse selon laquelle les émotions de la vie quotidienne plongeraient leurs racines dans la possibilité qu’ont les choses de « pouvoir se répéter » à l’infini, sentir que j’avais déjà fait ce que je faisais alors n’était-il pas en quelque sorte une perversion de l’esprit de le « refaire encore une fois » ? Une vie placée dans des conditions telles qu’il n’existe aucun espoir de « répétition » dans l’avenir ne rejette-t-elle pas ces possibilités dans le passé ?
Que la « fausse réminiscence » fût le fait de la fatigue ou d’un quelconque malaise, ce n’était pas parce que la vie avait cessé d’avancer. N’était-ce pas plutôt parce qu’on avait perdu tout intérêt à la vie quotidienne et qu’au contraire l’espoir de répétition inhérent à la vie se révélait à cette occasion ?
Je ne pensais pas que cette métaphysique improvisée fût fondée, mais en tout cas, cette découverte me satisfaisait. Elle me rendait même fier, en ce sens qu’elle me confirmait que j’étais vivant.

Je n’avais plus vraiment peur de la clarté de la plaine qui m’entourait. Les gens comme mon moi passé répétaient leur vie. Mais mon moi présent se dirigeait vers la mort et ne répétait rien. Cette certitude m’emplit d’une certaine audace. »

Les cadavres partout :

« Il y avait des cadavres partout. Du sang et des viscères tout frais brillaient sous le soleil succédant à la pluie. Des bras et des jambes déchiquetés avaient roulé dans l’herbe comme les morceaux d’un pantin désarticulé. De vivant et qui bougeait, il n’y avait que des mouches. »

Manger :

« La faim comme la difficulté à trouver de la nourriture ne me posaient pas de problème. L’homme peut manger n’importe quoi. J’arrachais pour les manger toutes sortes d’herbes, qu’elles fussent amères ou coriaces, dans la mesure où des traces de morsures d’insectes m’indiquaient qu’elles n’étaient pas vénéneuses.
Il plut, et les parties exposées de mon corps alors que je dormais sous les arbres furent la proie des sangsues de montagne. Je mangeai donc les jolies petites bêtes couleur d’herbe et à la tête aplatie qui s’étaient gorgées de mon sang. »

Et une phrase qui dit tout de l’épreuve vécue :

« Les hommes qui n’ont pas connu la guerre sont encore des enfants. »

Courrez acheter ce livre en librairie … La guerre est absurde et cruelle où qu’elle se passe … Ce livre en est le meilleur témoignage !

3 minutes, 7 secondes de Sébastien Raizer : le soleil et l’acier

J’ai découvert Sébastien Raizer dans son petit éloge du zen, un petit livre précieux, une quête spirituelle et une arrivée au Japon, qu’il ne quittera plus. Un vrai coup de cœur ! Depuis, je me suis plongée dans sa trilogie inclassable, noire et lumineuse, percutante et perturbante. Une plongée dont je ne suis pas encore sortie, qui donne le vertige, qui pousse le lecteur très loin dans ses réflexions, dans sa façon de penser, d’être … Je pense qu’il me faudra encore du temps pour finir cette lecture, la digérer et écrire quelque chose dessus. C’est passionnant et difficile … Mais n’est-ce pas le but de la lecture ?

Si vous voulez en savoir plus sur l’auteur, j’avais eu la chance de lui poser quelques questions pour Journal du Japon.

Je pense que pour découvrir la pensée, la plume à la fois tranchante et surnaturelle de Sébastien, ce nouveau court roman est idéal.

L’histoire est simple : un avion qui fait la liaison Shanghaï-Osaka va être percuté par un missile nord-coréen au-dessus de la mer de Chine. L’information est transmise au pilote, puis au personnel de bord. Deux voyageurs l’apprennent également : un concepteur de jeux vidéo et un photographe baroudeur qui voyage d’Ouest en Est et veut finir ce périple au Japon.

C’est un roman choral, chacun a sa façon d’encaisser la nouvelle, d’en faire quelque chose … Le pilote plonge dans un délire patriotique qui l’emmène en images et en chants de la création du Japon à sa propre mort qu’il rêve héroïque, en passant par la guerre et ses bombes, l’après-guerre et la soumission. Il y a les hôtesses, les stewards, des relations, des non-dits, de l’amour, du sexe, mais que devient tout cela quand il ne reste plus que quelques minutes à vivre ? La mort imminente … Le concepteur de jeu vidéo réfléchit à un jeu psychique total, la mort elle-même en faisant partie. Le voyageur qui pensait jusqu’alors à ce qu’il voulait voir, capter au Japon, la mort approchant, imagine le texte qu’il aimerait écrire, replonge dans son passé. Il a perçu, enfant, seul, entouré de neige, l’inexistence absolue du monde. Il tente de vivre désormais dans celui de son invention.

Chacun réagit en fonction de ce qu’il a été, ce qu’il est. Les mots se percutent dans la tête du lecteur : Vie / mort / temporalité. Univers / espace-temps / cosmos. Esprit / perception du temps. Jeu psychique / réel. Voyage / fuite. Sexe / amour. Individu / nation.

Et l’avion dans le ciel comme une bulle hors de l’espace et du temps …

« Je me demande même si une part de moi ne souhaite pas secrètement que ce cinglé ait raison et qu’un missile nord-coréen vienne bel et bien annuler le vol Shangaï-Osaka. Le rayer de la carte du ciel – nous ne sommes déjà plus sur terre, de toute façon. Mourir sur terre serait manifestement plus tragique et plus douloureux. Mais ici ? Nous ne sommes déjà plus nulle part, endormis dans un long et monotone et interminable flottement, en apesanteur de nous-mêmes. »

Un livre qui, en une centaine de pages, vous arrache du sol, vous secoue, puis vous laisse retomber au milieu de vos réflexions, désorienté, hagard mais terriblement vivant !

Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa : sucré et tendre …

Si vous cherchez un livre mêlant poésie, douceur, partage, gourmandise … et bien d’autres mots qui font du bien, celui-ci est fait pour vous. Et si vous avez vu le film et vous demandez si le livre mérite la lecture, là encore, foncez !

J’avais vu le superbe film de Naomi Kawase (avec la formidable regrettée Kiki Kirin), j’avais été très émue, mais je ne m’étais pas plongée dans le livre, préférant garder mes émotions intactes. Puis il y a quelques semaines, une amie m’a offert le livre et je me suis dit « pourquoi pas ? ». J’avais « digéré » le film et j’estimais que je pouvais désormais me lancer dans la lecture. Et j’ai été enchantée ! Toute la poésie, la finesse, la délicatesse, la lumière de Naomi Kawase se retrouvent dans les mots de Durian Sukegawa. On s’attache avec autant de plaisir à Sentarô, qui fait ses dorayaki  dans son tout petit commerce, suant sur sa plaque, utilisant de la pâte de haricots industrielle, prenant peu de plaisir à son travail, essayant juste de rembourser une dette (dont on comprend l’origine petit à petit, au fil de la lecture). Et on est touché par la « petite » Tokue, une vieille dame qui sait « écouter la voix des haricots » et débarque pour aider Sentarô dans son entreprise. Elle travaille beaucoup, sa pâte est délicieuse, les clients sont ravis, les lycéennes (qui y ont leurs habitudes) adorent ! Mais Tokue a un secret, une maladie qui a déformé ses mains … Comment réagiront Sentarô, Wakama, la jeune lycéenne curieuse et attachante, la propriétaire (qui surveille les comptes et écoute tout ce qui se dit dans le quartier), et les clients de la boutique ?

Tout en délicatesse, l’auteur peint deux univers qui se rencontrent, deux personnes qui apprennent à se connaître : Sentarô qui a fait de la prison, boit trop et garde des blessures familiales ouvertes, Tokue qui a vécu des choses très dures pendant une très grande partie de sa vie. Au fil des jours, des saisons, des cerisiers qui fleurissent, verdissent, perdent leurs feuilles, c’est la vie qui défile, entre passé, présent … et futur ?

Un livre très touchant, qui ravira les gourmands par ses descriptions tellement fines de la fabrication de la pâte de haricots rouges, mais qui pose aussi beaucoup de questions sur l’exclusion, l’intégration, la gestion des maladies contagieuses, mais surtout la réintégration des personnes touchées une fois le risque passé … Et il y a du travail à faire dans ce domaine !

Resteront le chant d’un canari, le goût d’un dorayaki et le vol des pétales de cerisier …

Kokoro de Delphine Roux : une nouvelle édition illustrée

Kokoro est sorti il y a trois ans déjà. C’est un roman intime, touchant, que j’avais particulièrement apprécié et dont j’avais parlé sur Journal du Japon. Voici ce que j’avais écrit à l’époque :

« Kokoro est le journal-dictionnaire intime de Koichi, un jeune homme qui « observe le monde en proximité » . Chaque chapitre s’ouvre sur un mot japonais, comme une étiquette sur un joli cadeau. (koke qui signifie mousse, matsu-attendre, ou negai-voeu le plus cher), pour évoquer un moment, une sensation, un souvenir.

Koichi a une soeur, Seki, qu’il adore, mais qui a arrêté de sourire depuis que leurs parents sont morts alors que les deux enfants étaient en pleine adolescence. Seki s’est glacée. Elle s’est lancée dans les études, s’est maquillée, est partie à l’étranger, puis s’est mariée et a eu deux enfants. Elle noie son chagrin dans le travail, l’éducation des enfants, une image de façade qu’elle entretient jour après jour. Koichi, lui, a arrêté ses études, a vécu avec sa grand-mère adorée qui est maintenant en maison de retraite, n’a plus toute sa tête, mais adore les petites friandises que lui apporte son petit-fils chéri. Koichi vit entouré de souvenirs qui éclatent comme des bulles au fil des pages. Il les regarde de côté, comme pour ne plus avoir à souffrir. Son voeu le plus cher (il a peint en noir l’oeil d’un daruma pour qu’il se réalise) est que Seki retrouve le sourire. Lorsqu’il apprend que celle-ci ne va pas bien, il met toute son énergie et son envie, tapies au fond de lui, pour leur faire prendre un nouveau départ. Les mots ne seront pas nécessaires pour qu’ils se comprennent, se retrouvent.

Delphine Roux utilise des petites phrases sans fioritures, dans lesquelles l’émotion explose comme une boisson pétillante. Douceur et douleur se mêlent délicatement dans l’amour infini que porte Koichi à sa sœur et à sa grand-mère. Les souvenirs sont brillants comme la laque, moelleux comme un mochi. Les mots sont comme des poignées de sucreries semées au fil des pages, ces petits konpeitos qu’on fait rouler sous la langue. Au final, un tas de petites billes dans lesquelles se reflètent des moments précieux, et qui roulent de page en page pour arriver sur une île du sud du Japon.

Un livre doudou, un livre bonbon, un livre comme les wagashi, ces délicates pâtisseries japonaises : beau à regarder, doux en bouche, pas trop sucré, juste fin, délicat … »

C’est un livre qui se suffit à lui-même, un livre dans lequel on plonge, mot après mot, ligne après ligne, page après page. Lorsque j’ai appris qu’il sortait cet automne en version illustrée, j’étais donc très méfiance, sceptique. Pour moi, des illustrations gâcheraient ces mots délicats, ces phrases minutieusement sculptées … Mais j’ai été agréablement surprise. QU Lan a offert au roman un habillage délicat, une tenue de dentelle aérienne, une esthétique douce, un charme un peu ancien, qui conviennent parfaitement à l’univers de Delphine.

Les illustrations ne sont pas présentes lourdement à chaque page, elles prennent différentes formes et créent une ambiance douce, qui fait écho aux mots de façon très harmonieuse. Ce sont parfois des peintures de scènes du quotidien (un homme face à son frigo, une fille qui se maquille, une famille heureuse partageant un bain), parfois de très beaux paysages extérieurs (deux silhouettes sous les érables, au bord de la mer, un homme en vélo dans la ville ou sous la pluie à la campagne), parfois simplement des petits éléments parsemés au fil des pages (un daruma, une pâtisserie), et même des traces de vélo ou des oiseaux le long d’un fil ou s’envolant dans le ciel.

Une nouvelle façon de découvrir ou redécouvrir ce livre délicat !