Des livres pour accompagner les petits sur le chemin de l’école …

En cette rentrée, j’avais envie de vous parler de livres pour les plus petits, ceux qui viennent de découvrir l’école, la classe, les copains, la maîtresse ou le maître. Pour aborder avec eux la vie à l’école et les petits soucis que cela peut leur causer, rien de mieux qu’un livre tendre et coloré.

Les trois titres que je vous présente, publiés chez l’excellent nobi nobi ! , sont des perles de délicatesse et d’excellents outils pour réfléchir à la différence, la tolérance, la solidarité, l’amitié.

Monsieur et Madame Loup ouvrent une école

Voici un livre qui ressemble aux vieux livres de nos grands-parents : des décors où l’herbe est dessinée brin par brin, où les animaux semblent tout droit sortis d’un conte de Grimm. Ils ont de beaux habits et habitent de belles maisons en bois, brique ou pierre.

Monsieur et Madame Loup s’installent sur les hauteurs du village et décident d’ouvrir une école. Ils ont préparé la classe avec beaucoup de soin. Les enfants curieux passent la tête la veille de la rentrée, monsieur Loup est tellement content de les voir qu’il en CRIE de joie … mais son cri fait fuir les enfants ! Comment les faire venir ? Monsieur Loup construit un magnifique « bus scolaire » tiré par son vélo. Les enfants curieux s’approchent, ce bus est trop beau … Mais une fois de plus, Monsieur Loup crie de bonheur ! Et voilà les enfants repartis. Mais on sait bien que rien ne peut empêcher des enfants curieux de remonter bien vite dans le bus. Ils s’y cachent et font une très belle promenade, emmenés par Monsieur Loup. Ils comprennent que celui-ci n’est pas méchant et qu’il sera un maître très gentil !

Ce livre déborde de détails adorables (l’école est en rondins avec des frises colorées comme un chalet enchanteur, les paysages sont enchanteurs entre montagnes, champs de fleurs et rivière à grenouilles). Une peinture joyeuse qui enchantera vos bambins par sa gaieté et ses petits détails (dont les petits raffolent).

Et une belle approche de la tolérance, du dépassement des préjugés … sans morale, avec beaucoup de légèreté et d’humour.

Mes premières lunettes

Parfois, certains soucis du quotidien peuvent prendre une grande importance chez les petits. Ainsi devoir porter des lunettes peut être vécu comme un véritable drame. Dans ce cas, ce livre accompagnera l’enfant en lui montrant que beaucoup de monde porte des lunettes, que c’est même un objet qui peut fasciner les autres, ou donner des super pouvoirs ?

En tous cas c’est l’histoire d’une petite fille qui apprend qu’elle doit en porter … Le médecin la rassure, mais elle boude (ses mimiques sont très expressives, les enfants vont se sentir très complices de cette petite). Elle a peur qu’on se moque d’elle à l’école, elle ne veut pas choisir la couleur, elle râle sur maman … Mais quand elle découvre que sa mère en porte, que sa maîtresse en a également (et qu’elle peut grâce à elles deviner ce que pensent les enfants … « pour de faux », mais ça impressionne bien les élèves), elle se dit que finalement elle les aime bien ses lunettes !

Un livre qui fait sourire et qui réconforte ceux que le sujet inquiète …

La cordonnerie des ours polaires : Des mini-chaussons pour l’école

Encore un album ADORABLE aux illustrations pleines d’un charme d’antan. Dès la première double page, on pénètre dans l’immense cordonnerie des ours polaires. C’est le jour des soldes et tous les animaux sont venus pour essayer et acheter des chaussures (pingouins, lapins, ours, renards, hérissons et même souris). Des boîtes et des chaussures de toutes les tailles du sol au plafond, une joyeuse activité ! Dans la soirée, la famille ours reçoit une minuscule lettre : une nouvelle école maternelle va bientôt ouvrir dans la forêt des Chatouilles (oui oui !) et la directrice écureuil a besoin de plus d’une centaine de paires de petits chaussons pour ses élèves. Les ours se mettent aussitôt au travail. Puis ils quittent leur cordonnerie (en forme de grosse botte à lacets) et se rendent dans la forêt des Chatouilles (ils habitent un pays de neige et doivent traverser prairies et rivières pour se rendre dans la forêt verdoyante). Une fois arrivés, ils doivent encore monter dans l’arbre et enfin livrer les chaussons. Mission réussie !

Mais l’école manque aussi cruellement de jouets … et si les ours polaires faisaient appel à leur ami géant (un adorable bambin) pour fabriquer des structures pour amuser les enfants écureuils. Avec des pailles, des boutons, des baguettes, du fil, des cure-dents, du tissu, des cubes, et même une boîte de chocolats, ils fabriquent des objets merveilleux pour des heures de rigolade !

Un livre enchanteur, magique, qui fera briller les yeux des petits … qui rêveront de se fabriquer de beaux jouets avec ce qu’ils trouveront sous leurs mains !

Voilà ma petite sélection pour une rentrée en douceur avec de belles histoires du soir !

Le Petit Livre du Japon de Christine Barrely : un cadeau idéal pour faire découvrir le Japon

Les éditions du Chêne publient des beaux livres (je vous conseille fortement Nouilles d’Asie et Thés japonais). Ils ont également une adorable collection « Le Petit Livre de … », avec des titres aussi divers que Le Petit Livre de Noël, Le Petit Livre des explorateurs, Le Petit Livre des expériences, Le Petit Livre des chats, Le Petit Livre de New York. Le principe est simple : un petit format, une couverture très joli, une reliure bien rebondie, une tranche dorée, et à l’intérieur une découverte du thème par notions déclinées par ordre alphabétique (un texte claire, efficace comportant des aspects historiques et pratiques, faisant face à une illustration par chromos à l’ancienne – on retourne de nombreuses dizaines d’années en arrière avec un bonheur d’enfant !).

Celui sur le Japon est très complet et permettra aux curieux de découvrir le pays en piochant dans les thèmes abordés. De A comme Aïnous à Z comme Zen en passant par H comme Hanami, tous les pans de la culture japonaise sont décrits. Une page, ça peut sembler court, mais c’est une première approche intéressante, juste, mêlant éléments historiques de base et informations plus pratiques. Vous apprendrez ainsi ce qu’est un Obi (ceinture de kimono), comment il se noue (différents types de nœuds), quelle est sa longueur, de quels tissus il se compose. Vous découvrirez le Koto, cette cithare présente dans le Dit du Genji. Vous découvrirez les différentes fêtes qui rythment l’année au Japon : fête des enfants, des poupées, de la Sumidagawa. Les plantes et leur symbolique n’auront également plus de secrets pour vous (bambou, chrysanthème, érable, glycine, lotus …). Les arts tiennent une grande place également : estampes, ikebana, jardins, danses, poésie, théâtre, arts martiaux.

Un petit tour du Japon richement illustré, un cadeau idéal pour faire connaître ce pays à un ami ou un membre de sa famille.

 

Des contes asiatiques pour voyager à la rentrée …

Aujourd’hui je voudrais vous faire découvrir un éditeur (A Vol d’oiseaux) qui propose de superbes recueils de contes à prix doux (7,50 euros). Une fabrication soignée, des petites illustrations en noir et blanc très fines et très jolies, environ 70 pages pour une quinzaine de contes. Les contrées visitées vont des Terres du Nord à l’Amérique latine en passant par l’Afrique de l’Ouest , l’Europe ou l’Océanie. Les contes sont d’une longueur idéale pour les lecteurs en école primaire. Les histoires mettent souvent en scène des animaux, ce qui ravira les enfants ! Les textes sont simples sans être simplistes, avec un vocabulaire adapté, des dialogues, des paragraphes bien découpés.

Si je vous en parle ici, c’est qu’un des volumes est consacré à l’Asie : Chine, Vietnam, Philippines, Cambodge, Laos, Corée, Mongolie, Thaïlande et bien sûr Japon !

Les contes mêlent habilement animaux, créatures magiques (démons, dragons), humains au grand cœur ou au contraire jaloux et méchants, paysages dépaysants et morale pour réfléchir.

Les contes japonais sont au nombre de trois : Les Portes de l’enfer et du paradis mettent en scène un samouraï et un moine autour de la définition de l’enfer et du paradis (rien de tel que la colère et la violence face au calme et à l’assurance pour comprendre). Le deuxième, Trois mouches, oppose un samouraÏ au calme surprenant et trois rônins qui envisagent de l’attaquer pour lui voler ses sabres. Trois mouches les feront changer d’avis ! Le dernier conte, le plus long, Le grand-père qui faisait fleurir les arbres, met en scène un vieux couple et son chien un peu magicien qui leur permet de connaître la prospérité, mais qui attise également la jalousie d’un voisin violent et cupide. Le Japon, ses campagnes, ses cerisiers, ses moines et ses samouraïs se livre par petites touches au jeune lecteur, et l’envie lui viendra sûrement d’en savoir plus sur les cerisiers en fleurs et les rônins !

Une lecture très agréable à lire le soir dans son lit, seul ou avec ses parents …

Vous pouvez découvrir l’ensemble de la collection et bien d’autres livres pour titiller la curiosité des enfants sur le site de l’éditeur.

Bon voyage et bonne rentrée !

 

Ikigai de Hector Garcia et Francesc Miralles : vivre heureux longtemps …

On a beaucoup écrit sur le Japon et ses centenaires. Combien de livres dédiés au « régime d’Okinawa » … Mais ce livre est différent : entre témoignages des habitants du village d’Ogimi au nord de l’île principale d’Okinawa (qui vivent jusqu’à 100 voire 110 ans) et pistes pour bien vieillir, c’est à la fois un guide de vie et un carnet de voyage. Une lecture riche et intéressante pour qui se pose la question du comment bien vieillir.

Mais revenons au titre : Ikigai, littéralement « bonheur d’être toujours occupé », est LA notion qui domine ce livre. Car pour vivre longtemps, il faut avoir une raison d’exister, un intérêt, une passion qui nous pousse à nous lever chaque matin, à être acteur de notre vie jusqu’au dernier jour.

Les auteurs ont voyagé à travers le monde pour trouver les points communs à tous les centenaires rencontrés.

L’alimentation joue un rôle important : beaucoup de végétal, des antioxydants (le shikuwasa, petit citron d’Okinawa est imbattable dans ce domaine), des céréales, peu de sucre, du poisson, du thé vert et surtout une règle fondamentale, ne jamais être totalement rassasié.

L’activité physique est aussi un des facteurs du bien vieillir : pas d’efforts intenses mais une activité régulière. Il y a beaucoup de fêtes à Ogimi, les gens aiment danser. Ils font également des petits exercices de gymnastique douce. Ils s’occupent tous de leur jardin. Les auteurs consacrent d’ailleurs un chapitre entier aux activités physiques adaptées, qu’ils résument et illustrent de schémas simples pour que chacun puisse les découvrir voire s’entraîner : Yoga, Taichi, Qi Gong, Shiatsu. La respiration joue un rôle important.

La santé mentale et affective est également un des piliers du bien vieillir : les centenaires interrogés citent comme secrets de longévité le fait de ne pas s’inquiéter, d’avoir des amis, d’être optimiste. Il faut apprendre à éliminer les choses qui nous fragilisent : avoir plusieurs sources de revenus et plusieurs amis (cela évite de stresser en cas de perte), pouvoir compter sur le groupe (de nombreux clubs sont présents à Ogimi et les soutiens sont aussi bien moraux que financiers si nécessaire). Il faut garder son esprit actif (informations nouvelles, s’exposer au changement), entrer dans le flow avec chaque tâche du quotidien (flow = être totalement absorbé par l’activité qu’on aime), se fixer des défis suffisamment ardus mais pas trop, des objectifs concrets et clairs, ne se concentrer que sur une seule tâche, méditer, vivre en pleine conscience.

En conclusion du livre sont développées les 10 lois de l’Ikigai que je vous livre ici :

1-Restez toujours actif, ne prenez jamais votre retraite

2-Prenez les choses calmement

3-Ne mangez pas à satiété

4-Entourez-vous de bons amis

5-Soyez en forme pour votre prochain anniversaire

6-Souriez

7-Reconnectez-vous avec la nature

8-Remerciez

9-Vivez l’instant

10-Suivez votre Ikigai

Un programme simple, un livre qui fait du bien et vous donnera de l’entrain pour attaquer la rentrée avec sérénité !

Le tour de la prison de Marguerite Yourcenar : invitation au voyage …

Quand on pense à Marguerite Yourcenar et au Japon, on pense à Mishima auquel elle a consacré un livre (Mishima ou la vision du vide).

Dans le livre que je vous présente aujourd’hui, il est question de voyage, de découverte, de rencontres. Ce sont des notes de voyages qui ont été ensuite rassemblées. C’est sensible, intelligent, remarquablement bien écrit … Un gros coup de coeur !

L’auteur nous y livre ses voyages, essentiellement son voyage au Japon d’octobre à décembre 1982, mais pas seulement : vous trouverez aussi de belles pages sur San Francisco, le Canada, l’Alaska et Hawaï.

Mais revenons au Japon.

C’est d’abord une déclaration d’amour à Bashô que nous offre Marguerite Yourcenar. Elle admire sa façon d’être à la fois soumis à l’événement, à l’incident, mais également sa capacité à trouver dans chaque saison, au-delà des inconvénients (qui donnent lieu à des haïkus « piquants ») une extase puissante. Elle a eu la chance de voir une maison à Kyôto, dans laquelle le poète a vécu à la fin de sa vie. Les quelques pages qu’elle lui consacre sont un concentré d’intelligence, une compréhension impressionnante (beaucoup plus juste que certains gros ouvrages qui ont pu raconter la vie de ce poète itinérant). Elle termine par un haïku qu’elle considère comme « peut-être son plus beau poème » :

Sa mort prochaine,
Rien ne la fait prévoir,
Dans le chant de la cigale.

D’autres chapitres abordent des sujets aussi divers que Tokyo (à travers un portrait entre béton de l’après-guerre, petits bars où elle aime s’installer, société d’uniformes et importance des suicides), les 47 Rônin (elle brûle de l’encens dans un temple qui leur rend hommage et en profite pour raconter leur histoire qui mêle violence et fidélité).

Ce sont aussi de nombreuses rencontres : ami collectionneur d’objets religieux, vieilles dames tenant une maison de thé tout en haut d’un immeuble, autre ami belge travaillant à l’écriture d’un dictionnaire de la théologie bouddhique, américain travaillant pour un sanctuaire shintô. Tous ces étrangers tombés amoureux du Japon … et le souvenir de Lafacdio Hearn qui « exalta son pays d’adoption dans des livres dont tous sont émouvants et quelques-uns beaux » (voilà qui est dit !).

Un chapitre est consacré à la maison de Mishima. Elle s’y rend le jour anniversaire de sa mort pour offrir des fleurs à sa veuve. Elle a une pensée pour le jeune disciple qui échoua à « achever » l’écrivain. Un portrait de lui sur un guéridon lui inspire ces lignes :

« Voilà bien ce visage tendu, presque buté, où affleure pourtant une sensibilité quasi maladive, ces yeux lourds de songes qui absorbent, plus qu’ils ne les voient, les choses. »

Marguerite Yourcenar offre également au lecteur une déclaration d’amour au Kabuki. Si elle nous explique les différents arts de la scène en détail (comme si nous y étions : déroulement, scène, personnages, tenues, masques, histoires), elle ne porte pas dans son coeur le Bunraku (surtout lorsque les manipulateurs des marionnettes sont tête nue, elle aimerait qu’il reste un spectacle de village), pas non plus le Nô hypnotique (qui parfois endort) gâché par l’éclairage électrique qui « ne profite pas aux fantômes ». Elle aime les artifices franchement visibles du Kabuki, les générations d’acteurs qui se succèdent. Elle va même rendre visite dans sa loge à un célèbre acteur (que Mishima avait découvert alors que le jeune acteur n’avait que 18 ans), admire la façon de se maquiller, de devenir femme. Elle rend également hommage aux hommes en noir qui apportent sur scène les accessoires nécessaires aux acteurs.

Le Japon est également celui des jardins, ceux des temples, mais également ceux des pots devant les maisons : « L’art du jardin japonais est déjà tout entier dans ces pots de chrysanthèmes et ces bonsaïs-là ». (Si vous êtes déjà allé au Japon, vous ne pourrez que faire le même constat : comment créer un jardin avec quelques pots coincés entre la maison et la rue). Elle nous offre ses coups de coeur (le temple des mousses) et une belle promenade dans les lieux et dans le temps.

Et il y a le Japon des « petits coins » : le plaisir du Ryokan (auberge traditionnelle), les petits temples cachés loin du bruit des centres urbains. Une découverte au fil des ruelles, des recoins … Se perdre pour mieux trouver les trésors de ce pays qu’elle aime.

Le livre s’achève avec la conférence qu’elle présenta à l’Institut Français de Tokyo le 26 octobre 1982 : « Voyages dans l’espace et voyages dans le temps ». Si vous voulez lire un texte sur l’art du voyage, l’amour du voyage, celui-ci est fait pour vous. Quelles sont les raisons de voyager ? La recherche de la connaissance par exemple. Elle site deux grands voyageurs qui lui sont chers : Hadrien (« à la fois organisateur, pèlerin, amateur et observateur du beau spectacle du monde ») et Zénon (« Qui voudrait mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? » … qui donne le titre au livre). Voyager permet de briser les préjugés et les coutumes, connaître des mondes étrangers permet de détruire l’étroitesse de l’esprit, les préjugés mais également l’enthousiasme naïf (qui fait croire à l’existence d’un paradis, et qui nous fait croire que nous sommes quelqu’un). Elle fustige les voyageurs troupeaux, les voyages organisés qui protègent des chocs culturels. Vouloir voir trop vite et uniquement « ordre et beauté » prive le voyageur de l’essentiel.

« Bien voir un pays, c’est essayer de le connaître et jusqu’à un certain point de le faire sien dans son présent et son passé, tâcher de voir enfin ce qu’il signifie pour ceux qui y vivent. »

Tout un programme …

Bonne lecture et à vos valises !

Jets de poèmes (dans le vif de Fukushima) de Ryôichi Wagô : « Il n’est pas de nuit sans aube » …

J’ai lu beaucoup d’ouvrages parus après la catastrophe de Fukushima : romans, récits, témoignages, haïkus … Celui que je vous présente aujourd’hui est bouleversant, un journal poétique fait de tweets poèmes ou poèmes tweets, que l’auteur envoyait presque quotidiennement, en général de 22h à minuit, du 16 mars au 26 mai 2011 depuis son logement de Fukushima. Sa femme et son fils ont été évacués, mais il a décidé de rester. Il livre son quotidien par jets de poèmes dans la nuit, dans la solitude, dans le silence.

« Je ne pensais à rien. Dans ma cellule solitaire, ma seule pensée était que ma propre vérité se trouvait dans les mots, et uniquement dans les mots. »

Des mots cris, des mots larmes, des mots peur, des mots bouteilles à la mer que les internautes récupèrent et partagent, des mots qui résonnent dans tout le Japon et bien au-delà.

Le livre égraine les jours : une date, les faits marquants qui ont eu lieu (ce qui se passe dans la centrale, les aliments qui sont contaminés, et surtout le nombre de morts collé au nombre de disparus, et les nombres qui montent pour les morts et les disparus, puis le nombre de morts qui augmente parfois quand celui des disparus baisse … des nombres bien trop grands). Puis après un préambule, les poèmes s’enchaînent minute après minute (chaque tweet poème est accompagné de la date et de l’heure à la minute près). La salve est suivie d’un post-scriptum livrant les événements qui ont pu perturber l’écriture, ce que l’auteur a pu sentir lorsqu’il écrivait, le retour des lecteurs (qui le suivent, le retweetent, lui répondent, l’encouragent). Parfois l’écriture est plus grosse, comme pour faire sentir l’émotion qui gonfle, submerge. Parfois les pages de gauche sont en français et celles de droite en japonais … pour que ceux qui lisent le japonais puissent vivre cette poésie en version originale, pour les autres afin qu’ils visualisent la forme que prennent les mots, les kanjis.

Ces poèmes sont magnifiques, des images fulgurantes, des douleurs insoutenables, de l’espoir également. Beaucoup de thèmes s’impriment dans les yeux, dans le cœur, dans le corps.

Il y a ces radiations, invisibles et pourtant si présentes. L’auteur n’ouvre plus les fenêtres, même une sortie en voiture se fait vitres fermées, les flocons de neige ne sont plus amicaux, on ne lève plus la tête pour les admirer tomber sur le visage. La pluie est devenue une ennemie redoutable. Les légumes, le lait, tout est contaminé !

« À Iitate, Kawamata, on déverse le lait cru dans des fosses creusées près des étables. Marécage de lait. Vaguelettes à la surface du marais blanc. Ceux qui assistent à la scène sont inconsolables.

Restriction de l’acheminement des légumes en provenance des préfectures de Fukushima et d’Ibaraki. Information officieuse d’une personne travaillant dans ce secteur.  » À cette idée, mon échine se glace. » CHOUX, BROCOLIS, BETTES, ÉPINARDS, COLZA, LÉGUMES A FEUILLES VERTES KUKITACHINA, SHINOBUFUNA, SANTÔNA, CHIJIRENA, KÔSAITAI. Migraine. »

On sent au fil des jours les répliques incessantes. Des répliques qui parfois l’obligent à sortir de chez lui, qui d’autres jours font tomber le lampadaire qui ne s’allume plus puis finit par s’allumer à nouveau « encore vivant, revenu », qui encore cassent la baignoire.

Des répliques comme une ponctuation, qui traversent le livre comme des chevaux au galop.

« Attention, une réplique. Des milliards de chevaux en pleurs passent sous la terre au galop. »

Des répliques tellement nombreuses que l’auteur semble les sentir même lorsqu’il n’y en a pas.

« Une réplique ? Non. Mais les répliques ont fini par s’installer à l’intérieur de moi. Les secousses sont terrifiantes. Cette peur me pousse toujours à écrire. Les poèmes jaillissent en grand nombre. Je tape sur le clavier, je prends des notes. J’enregistre ma voix. J’arpente l’appartement en hurlant, je suis cet homme qui donne des coups de pieds à des bouts de papier éparpillés au sol. Seul dans l’univers. Triste brame des daims. »

Il y a des moments de tendresse lorsqu’il pense à sa femme, à son fils, dont la cérémonie de fin d’études primaires n’a pas pu avoir lieu.

« une joue    j’ai suivi en secret les contours d’une joue d’enfant endormi »

Sombrer dans la folie ? Se raccrocher à ses souvenirs, sa grand-mère si douce, le grand noyer devant la fenêtre de sa chambre d’enfant …

« Je cours, je cours, je cours à travers champs, le paysage est si doux avec moi, le ciel chante pour moi, le vent prend ma main dans la sienne, l’enfant que je suis aime le vent et la terre de Fukushima à la folie, et il court, il court. »

Parfois les larmes coulent sans s’arrêter.

« Je me lave le dos, que faire sinon pleurer moi aussi. À dater de ce jour, je n’ai pas rouvert une seule fois la fenêtre de la salle de bains. J’ai l’impression … que tout mon corps n’est plus larmes. »

Et comme un mantra tout au long du livre : « Il n’est pas de nuit sans aube. »

Ce recueil vous bouleversera, vous passerez des heures à trembler, pleurer, enrager, aimer, à la lecture de ces poèmes puissants. Une expérience très forte, une empreinte profonde, pour ne jamais oublier …

Après cette série Jets de poèmes (Shi no tsubute) écrits sur le vif après la catastrophe, l’auteur a poursuivi son travail avec Shi no mokurei (Hommage silencieux), à la mémoire des disparus et Shi no kaikô (Retrouvailles), adressé aux survivants. J’espère que les lecteurs français auront bientôt la possibilité de découvrir ces deux autres recueils !

 

Un zoo en hiver : les débuts d’un jeune mangaka

Je suis une grande amoureuse de l’oeuvre de Jirô Taniguchi, qui nous a quittés beaucoup trop tôt ! Cette mort précoce m’a donné envie de me replonger dans une oeuvre en partie auto-biographique dans laquelle l’auteur raconte les débuts d’un jeune mangaka.

L’histoire débute à Kyôto en 1966. Le jeune Hamaguchi travaille dans une fabrique de textile. Il rêvait de pouvoir y dessiner des motifs de tissu, mais il est vite déçu. Il passe son temps libre à dessiner, en particulier au zoo de la ville. Voyant que son avenir est plus que bouché, et après quelques déboires avec le patron (il est soupçonné d’avoir aidé sa fille à rejoindre son amant en cachette), il démissionne et par un heureux hasard (un ami en école de design qui distribue des journaux pour gagner sa vie et connaît un mangaka qui cherche un assistant) décroche un travail à Tôkyô.

Il découvre alors les difficultés du métier : un travail éreintant, des horaires très élastiques, des nuits sans sommeil, la pression de l’éditeur qui attend ses pages. Il y rencontre des amis qui forment pour lui une famille. Il y a les soirées dans les bars à parler manga, art, filles aussi. Il y a les précieux moments à dessiner pour tenter de créer son propre manga, malgré la fatigue, malgré la peur de l’échec. C’est tout un univers qui est livré avec minutie au lecteur captivé !

« Un atelier est un lieu où on construit des rêves. »

Mais ce très beau livre est également une réflexion sur le passage à l’âge adulte, les premiers émois amoureux auprès de Mari, une jeune fille à la santé fragile. Les promenades dans les jardins se succèdent, Mari l’encourage à avancer dans son manga, le guide, le conseille. C’est grâce à elle qu’il trouvera la motivation et qu’il finira une oeuvre à la fois fantastique et romantique.

« Le plaisir de dessiner, la joie de créer une histoire. C’est ce qu’elle m’avait appris … Je sentais mon cœur battre. Au fond, qu’est-ce que j’espérais ? »

Si vous voulez sentir l’ambiance d’un atelier de manga avec ses bureaux sur lesquels les planches aux cases à dessiner, à encrer, s’entassent, avec ses lampes allumées toute la nuit, ses cigarettes, ses cafés, sentir la pression qui monte … ce livre est pour vous !

Chacun se pose La question : Que veut-on faire de sa vie ? Que peut-on faire pour accéder à ses rêves ? En amour comme dans le travail, il faut se lancer, oser, ne rien regretter. « Pouvoir faire ce qu’on aime », c’est une chance (comme le lui dira Mari, mais également son grand frère qui a dû renoncer à ses rêves pour s’occuper de sa famille à la mort de leur père alors que Hamaguchi n’avait que 5 ans et son frère 15 ans).

Entre réalisme et poésie, c’est un récit passionnant et poignant.

Le regard rêveur, avec une pointe de tristesse, de Hamaguchi vous accompagnera longtemps après la lecture …

Rien de trop, éloge du haïku d’Antoine Arsan : petit essai brillant !

L’auteur de ce précieux essai, Antoine Arsan, je vous l’ai déjà présenté sous le nom de Jean Sarzana lorsqu’il avait publié La tentation de Kyoto, son excellent carnet de voyage amoureux.

Il revient donc pour notre plus grand plaisir avec un livre d’une petite centaine de pages pour nous expliquer ce qu’est un haïku. Vous allez me dire « Encore un livre sur les haïkus ! », mais je vous arrête tout de suite, ce livre est concis tout en étant érudit, rafraîchissant et lumineux.

Le haïku est abordé par ses différentes facettes : son histoire naturellement (poésie chinoise, bouddhisme zen puis pénétration du monde, de la ville et de la guerre pendant l’ère Meiji), mais également des aspects plus originaux comme l’écriture (ondulation de la calligraphie, délicatesse du papier, touche de couleur du cachet vermillon), l’effacement du créateur (le « je » s’efface au Japon, le jardinier est un fantôme du jardin sec, l’artisan est un Trésor national vivant), la retenue dans la tonalité, le timbre (semblable à un bol de cérémonie du thé au grain épais mais jamais grossier, qui se fait léger mais jamais précieux).

Le haïku fait partie de cet ensemble « culturel » inaltérable, sanctuarisé mais vivant, comme les charpentes en bois des sanctuaires en perpétuelle reconstruction, la forge des sabres, le sumo, ou les tatamis et le tokonoma dans les maisons, qu’elles soient anciennes ou modernes.

L’auteur nous amène à réfléchir : Qu’est-ce qu’un haïku ? « Le haïku ne veut rien dire » et « veut ne dire rien » ! Il n’a pas besoin d’explication, pas de lecture à haute voix lorsqu’il est traduit.

« Il faut lire le haïku comme on marche en forêt, sans rien chercher que la fraîcheur de l’air. »

Mais au-delà des frontières japonaises, comment l’appréhender ? S’il y a certes la difficulté de la traduction, c’est surtout le lecteur avec sa culture qui entre en jeu dans la relation à ce poème. Les Occidentaux ont en effet un rapport à la nature différent (Dieu, la Création, bien loin du Shintô et des esprits qui sont dans chaque élément naturel au Japon). C’est pourquoi ceux qui se sont lancés dans l’écriture ont « adapté » le haïku en poème toujours court mais plus souple (Kerouac, Paz, Borges entre autres).

Et si le haïku se trouvait en occident dans la musique … une ouverture intéressante que nous propose l’auteur entre jazz et flamenco !

Le haïku se déguste ainsi :
« Il lui faut du champ ou des glacis, il ne se lit bien qu’à petite dose – sa lecture s’apparente d’assez près à l’acupuncture, où quelques aiguilles convenablement placées suffisent à produire d’invisibles effets -, il supporte mal le voisinage et les enchaînements. »

Ce petit livre est évidemment parsemé de haïkus classiques, mais aussi contemporains, ainsi que de poèmes courts occidentaux. La lecture est comme une promenade entre sous-bois et clairières. L’auteur nous parle d’Orient, d’Occident, de nature et de culture, de mots et d’images, de sons et de silences.

Une petite merveille !

 

 

Journal japonais de Richard Brautigan : poèmes d’amour pour le Japon

Les éditions Points ont eu la belle idée de publier le Journal japonais de Richard Brautigan en version bilingue. Le livre contient également un autre recueil de poèmes tout aussi magnifiques Il pleut en amour (j’adore ce titre).

Brautigan et le Japon, c’est une histoire d’amour qui avait plutôt mal commencé : lorsqu’il a une dizaine d’année à la fin de la guerre, le Japon rime avec la mort de son oncle Edward à l’âge de 26 ans. Ce dernier a été gravement blessé en 1941 à Midway et, même si la plupart des éclats de la bombe japonaise ont été enlevés de son corps, il mourra en 1942 d’une chute probablement due aux morceaux restés dans son crâne. Le jeune Brautigan nourrira donc à cette époque une haine féroce envers les japonais, s’imaginant les tuer en « jouant à la guerre ».

Puis vers 17, 18 ans il découvre la poésie japonaise, Basho et Issa.

« J’ai apprécié leur façon d’utiliser le langage en concentrant l’émotion, le détail et l’image, jusqu’à arriver à une forme d’acier comme de la rosée. »

Il s’intéresse au bouddhisme zen, à la nourriture japonaise, à sa musique, ses films. Il a des amis japonais, lit beaucoup de romans. Puis un jour, attiré par ce pays qui l’aimante, il monte dans un avion … au printemps 1976.

« Les poèmes qui suivent constituent ce qui s’est passé à partir du moment où je suis descendu de l’avion pour poser le pied sur le sol du Japon. Les poèmes sont datés et forment une sorte de journal.
Ils sont différents des autres poèmes que j’ai écrits. En tous cas, c’est ce que je crois, mais je suis probablement la dernière personne au monde à savoir. Ils sont de qualité inégale mais je les ai néanmoins tous fait imprimer car ils constituent un journal expriment mes sentiments et mes émotions au Japon, et puis la vie est souvent de qualité inégale.
Ils sont dédiés à mon oncle Edward.
Ils sont dédiés à tous les oncles Edward japonais dont la vie a été retirée du corps entre le 7 décembre 1941 et le 14 août 1945 quand la guerre a pris fin.
C’était il y a trente et un ans.
Presque un tiers de siècle a passé.
La guerre est finie.
Puissent les morts éternellement reposer en paix, en attendant notre venue. »

Ces poèmes se lisent en effet comme un journal de bord : son premier repas au restaurant (un curry), le chant d’un coq, un chat qui se prélasse, une partie de pachinko, un chauffeur de taxi, des silhouettes féminines superbes. Il déambule dans l’immense Tokyo, écume ses bars, se trouve parfois bien seul parmi des millions de Japonais, souffre de ne pas comprendre la langue (même s’il se promène avec un dictionnaire). Il est parfois très saoul quand il écrit, il est parfois très amoureux de la femme japonaise qui l’accompagne.

Certains poèmes sonnent comme des haïkus :

Le sable est cristal
comme l’âme.
Le vent l’emporte
au loin.

Le recueil se termine dans l’avion sur un Sayonara à ses « amis japonais ».

Une lecture touchante, un bric-à-brac poétique entre fulgurances et méditations.

La Dame de Kyoto d’Eric Le Nabour : romance japonaise au début du XXème siècle

Si vous cherchez un roman dépaysant, de l’amour et une bonne intrigue, celui-ci devrait vous combler !

Myako a 22 ans, elle vit dans un beau ryôkan de Kyoto. Ses parents, riches industriels de la soie, ont été sauvagement assassinés dans des conditions obscures. Le ou les assassins n’ont jamais été retrouvés. Elle vit depuis sous la tutelle de son frère Naoki qui a repris la tête de l’entreprise, et sous le regard bienveillant d’Hiromi, la vieille domestique. Elle est une artiste talentueuse et peint dans son petit pavillon-atelier au fond du superbe jardin.

Cette vie paisible ne l’est qu’en surface. Myako aime secrètement un diplomate anglais mais son frère souhaite la marier à un fils de samouraï bedonnant. Et quand ce frère doit partir pour la guerre russo-japonaise, elle doit gérer l’entreprise sous le regard agacé du mystérieux contremaître.

Ajoutez à cela Martin, un jeune français arrivé au Japon (après la disparition étrange de sa femme) et qui veut tout savoir sur l’art de l’estampe que Myaoko tentera de lui apprendre jour après jour … et vous aurez tous les ingrédients d’un bon roman à emporter dans votre sac de plage !

« Peu à peu, il se fondait ainsi dans la vie japonaise, habitué désormais à d’autres saveurs, d’autres parfums, mangeant avec des baguettes, s’imprégnant de la langue et des idéogrammes, fréquentant les bains publics et observant les rituels quotidiens que respectait un peuple qu’il commençait d’aimer. Allan Pearson avait eu raison de lui dire qu’il finirait par ressembler à ces sauvages qu’il considérait avec un mépris amusé. Martin, lui, s’immergeait chaque jour dans une culture qui lui faisait peu à peu relativiser ses réflexes d’Occidental assuré de la supériorité des Européens sur les autres peuples.
Tous ses préjugés, contrairement à Pearson, tombaient l’un après l’autre. Il avait pris la réserve du peuple japonais pour de la dissimulation, sa politesse pour de l’hypocrisie, son goût du rituel pour un simple formalisme. Aujourd’hui, il devait changer d’avis. L’âme japonaise échappait à la plupart des Occidentaux parce qu’ils se laissaient tout entiers accaparer par une activité fébrile qui n’était, la plupart du temps, que de l’agitation. Alors que les Orientaux savaient compter avec le temps, maintenir un juste équilibre entre leur vie quotidienne et le retrait du monde, entre l’action et la contemplation. »

Le style de l’auteur est très agréable, les descriptions sont précises, élégantes. Le lecteur navigue entre Tokyo, ses diplomates, son quartier des plaisirs et Kyoto, ses ruelles, ses temples et ses jardins. Il y a du Somerset Maugham dans cet univers entre femmes esseulées, hommes odieux, choc des cultures (entre mépris pour le diplomate anglais et véritable apprentissage amoureux pour le jeune français). L’intrigue est bien ficelée et le lecteur se laisse embarquer de découverte en découverte : une obscure mafia (L’Océan noir), des secrets de famille, un vieux maître de sabre, un prêtre jésuite …

Vous passerez un très bon moment de lecture en compagnie de la touchante Myako, femme artiste, femme amoureuse, femme désespérée parfois, mais également femme forte qui voudra imposer de meilleures conditions de travail pour les femmes travaillant durement dans l’usine de soie familiale. Un chemin vers la liberté et l’apaisement …

 

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