Aimer la pluie, aimer la vie de Dominique Loreau : lecture idéale par temps de confinement !

Après une absence un peu longue sur le blog (mais j’étais plus active sur Journal du Japon, n’hésitez pas à aller jeter un oeil pour lire mes derniers articles), me revoilà avec un article de circonstance : apprendre à aimer la pluie, à rester de longues heures à la contempler, à la sentir, à la respirer … Une lecture idéale en ces temps de confinement !

Pourquoi Dominique Loreau dans un blog sur le Japon et sa littérature ? Parce qu’elle est profondément japonaise : elle vit dans ce pays depuis une quarantaine d’années, elle s’est véritablement imprégnée de sa culture, de ses paysages, de ses écrivains. Sa façon de ressentir le monde et de le mettre en mots est profondément japonaise. Ses nombreux ouvrages le montre : L’art de la simplicité, L’art de la délicatesse, L’art de l’essentiel, L’art de la frugalité et de la volupté, L’infiniment peu, Vivre heureux dans un petit espace, L’héritage du temps, L’art de mettre les choses à leur place … On pourrait penser à des livres écrits par des moines bouddhistes japonais !

J’ai choisi de vous parler de celui-ci car il est très apaisant pour ceux qui sont confinés chez eux et sont en quête de belles lectures. Vous aurez de quoi picorer des citations, des haïkus, des extraits de textes qui vous raviront et vous rendront plus calme, plus contemplatif. Certains trouveront peut-être que cet ouvrage n’est qu’une succession de réflexions et de beaucoup trop de textes d’écrivains asiatiques et occidentaux. Mais c’est un mélange que je trouve harmonieux et délicat, qui fait rêver, voyager, méditer.

La pluie est d’abord abordée par les cinq sens :

  • visuellement avec les tableaux de pluie (qui redonne des couleurs aux choses, qui offre des dégradés de gris, des lavis, des brumes, des bruines ou des crachins, des nuages merveilleux, des lumières uniques, des géométries et des graphismes organiques)
  • à l’oreille, la pluie offre des mélodies célestes, des silences également, et au Japon, on la parle en onomatopées : « Quand les premières gouttes de pluie se mettent à tomber, elles murmures POTSU POTSU, PARA PARA. Puis elles enchaînent, plus pressées, sur des SAA SAA. Si la pluie se fait plus douce, elle chuinte doucement SHITO SHITO. Puis fait SHOBO SHOBO. Enfin, quand elle déverse des torrents, elle mugit ZA ZA »
  • parfums et perceptions palpables nous parle d’arômes, de pluie sur la peau …

La pluie est également messagère des émotions. Solitude, mélancolie, tendresse, mais égament joie, passion et bien d’autres ! Ainsi le mot « sabishii » en japonais signifie triste, solitaire, et son idéogramme est fait de trois gouttes d’eau sur du bois. La pluie peut également renvoyer aux notions de Mono no aware (regret mélancolique d’une chose révolue) ou au Yugen, mystère profond des choses.

La pluie au royaume du mental permet d’évoquer ces pluies qui nous transportent hors du monde, nous invitent à la méditation. Observer la vie plutôt que réagir à elle. Reposer son âme, trouver le calme. Et pourquoi pas faire la sieste ou se glisser dans un futon après le bain. Le concept de Muga prend alors tout son sens. « Muga est un concept japonais zen qui repose sur l’idée du « rien ». Muga, c’est la « concentration en un point unique » qui n’est possible que lorsque plus rien ne s’oppose entre l’homme et l’action dans laquelle il s’est engagé. Le Muga advient quand la barrière entre le « soi » et l’action est tombée. C’est l’extase de certains moments où l’on se rend compte, après coup, que l’on a agi en pleine conscience : sans penser à soi, sans effort et sans un « moi » qui observe. »

Puis le lecteur arrive à La pluie au domanie de l’esprit. Il y est question de flottement entre deux mondes, de Mujo, l’art de flotter dans le temps. Les souvenirs affluent. Il est temps de rêver. Sentir la vie, son côté sacré, mystérieux, vivre l’émerveillement … faire l’expérience du Tao.

Dans une dernière partie, peut-être la plus « concrète » pour ceux qui chercheraient un guide pour vraiment apprécier la pluie, l’auteure nous donne des idées pour profiter de la pluie : chez soi avec des repas et boissons de pluie, des décors aquatiques, des rituels (se laver les cheveux à l’eau de pluie, faire brûler de l’encens, regarder des films, écouter des musiques, lire des livres « de pluie », composer des haïkus, prendre des notes, apprendre l’aquarelle, écrire des lettres), ou à l’extérieur – que vous pourrez mettre en pratique après le confinement – (trouver un kiosque dans un parc, chercher des crapauds, passer un week-end en Angleterre ou en Irlande, marcher, prendre des photos de pluie).

Ce livre regorge de haïkus et autres textes magnifiques qui rendent la lecture délicieuse et allègent un peu le quotidien étrange de ces jours-ci.

Sèves et chants d’herbes de Delphine Roux : immersion poétique dans la nature

Que vient faire ce très beau livre de poésie de Delphine Roux sur mon blog ? Si vous connaissez son travail, vous avez probablement senti, comme moi, son profond lien avec le Japon, son écriture japonisante dans son doux roman Kokoro, son sens du détail, sa facilité à capter la beauté, la magie de l’instant dans ses livres pour enfants. Tout cela me fait dire que Delphine a une âme et une plume japonaises.

Elle revient pour notre plus grand bonheur avec un très beau recueil aux éditions La chouette imprévue : Sèves et chants d’herbes. Des poésies en vers libres, des instantanés de nature captés à la façon des haïkus, mais avec un peu plus de longueur, ce qui permet de multiplier les sens et les sensations. Dans un même poème, il y a des couleurs, des petits bruits, des plantes qu’on touche, des odeurs de terre, des goûts d’herbe …

Ces poèmes titillent tous les sens, on plonge au ras du sol, on observe, on sent, on touche, on met les doigts comme un enfant, on les porte à la bouche. La nature y est minuscule, on se rêve fourmi.

C’est un bonheur de lecture, une succession d’images radieuses, de tableaux impressionnistes qui se regardent de loin, et de tableaux naïfs sur lesquels on se penche à la recherche de petits détails, petites bêtes, petites plantes, peuple de l’herbe. Des tableaux animés dans lesquels humains, animaux et plantes communiquent, chantent, dansent.

Un livre qui réjouit et qui invite à pousser la porte, à partir vers les bois ou la campagne environnante, pour goûter la nature et s’y plonger avec délice !

C’est de plus un très bel objet, avec une couverture fenêtre ronde (comme celles donnant sur un jardin japonais), ouvrant sur un superbe collage végétal d’Hélène Héniquez. Un petit format carré, un papier de très bonne qualité, une mise en page sobre et aérée qui donne toute sa place aux poèmes qui respirent.

Là-bas le marais

Poussières de copeaux
Étole de brume
Bruissements délicats
Tes semelles se fondent dans l’humus

Oreilles rougies
Corps raidis sous la pluie
À contre-courant le marais se déforme

Tête levée
Une plume en vrille
Nargue le terrestre et ton sourire figé

Progresser tout de même
L’œuf
d’un martin en main

Un bruit de balançoire de Christian Bobin : nature, poésie, Ryôkan …

J’ai découvert Christian Bobin il y a peu, et depuis je déguste tous les livres qu’il publie. Je ne pouvais que tomber sous le charme de ce petit livre, recueil de lettres écrites à des êtres chers, femmes, amis, du passé ou du présent, mais également à des choses, son pauvre bol, un nuage, un vieil escalier … avec au fil des pages la compagnie du poète Ryôkan (dont vous pouvez découvrir les écrits en Folio).

J’ai pour habitude de prendre quelques notes quand je lis, de noter les phrases qui me touchent particulièrement … mais impossible avec ce livre, j’avais envie de tout noter, tout recopier, tout mémoriser, car chaque mot, chaque ligne résonne fortement en moi !

Ryôkan est son ami de nature, de contemplation, de rien. La poésie est partout, dans les mots de poètes amis, dans la forêt, dans le chant d’un oiseau, le vol d’un moucheron. Tout est source d’enchantement, d’apaisement, de méditation. Ce livre très japonais est et restera mon livre de chevet !

Et puisque mes mots viennent difficilement pour exprimer ce que je peux ressentir, je préfère vous offrir ceux de Christian Bobin :

Ruisseau : Aucun bruit dans la forêt, sinon le poème inlassable d’un ruisseau, sa petite voix claire : « Je disparais quand j’apparais. »

Mousse (élément japonais par excellence) : J’allais oublier la mousse. Importante, la mousse. Elle habillait luxueusement le bas de l’arbre, adoucissait le sort de quelques pierres bossues, granitiques sorcières. Nous étions près du Morvan, à l’entrée ouest du paradis qui ne gardait personne. Les moucherons jouaient comme des fous, descendaient, montaient dans le puits de lumière.

Nuages : La vie passe à la vitesse d’un cri d’oiseau. Et puis il y a cette lenteur hypnotique des nuages. Cette poitrine ouverte dans le bleu et ce cœur enneigé qui s’offre à notre cœur.

Et le Japon : Je n’ai jamais mis les pieds au Japon mais je connais très bien ce pays. Je le connais par la goutte d’eau d’un silence qui éclate sur le carrelage d’un poème de Ryokan.

Le nuage, dix façons de le préparer : cuisine et poésie !

J’adore les éditions de l’Epure, elles proposent de merveilleux petits livres pour préparer toutes sortes d’ingrédients.

Ces livres regroupés forment un arc-en-ciel (chaque livre a une couleur spécifique) dans la bibliothèque des gastronomes.

La couverture de ce nouvel ouvrage, concocté par Ryoko Sekiguchi (écrivaine, poète, traductrice, et bien d’autres métiers encore … tapez son nom dans le moteur de recherche de mon blog et vous découvrirez ses multiples créations), Sugio Yamaguchi (le talentueux chef du restaurant Botanique- il faut vraiment que je trouve le temps d’y aller, sa tarte aux légumes que je n’ai pu déguster que des yeux sur instagram me tente depuis des mois !) et Valentin Devos (alchimiste qui aide chacun à manger des odeurs chères en les « capturant » dans du beurre par exemple), est d’un gris-blanc ou d’un blanc-gris qui correspond très bien à la couleur des nuages que nous pouvons croiser en levant les yeux (même si les yeux des passants sont désormais plus souvent penchés sur les smartphones que levés vers le ciel … n’oubliez pas de regarder les nuages !).

Les livres de cette collection mettent en avant un ingrédient : le citron, le kaki, le poulpe, le chocolat, le saké, la sauce soja, mais également des produits plus étranges (l’hostie, l’excès, les déchets, l’air) … et donc ici le nuage ! Ils ont aussi la particularité d’arriver chez vous avec les feuilles encore « soudées », et il faut donc s’armer d’un coupe-papier (quel merveilleux objet !) pour découvrir les trésors cachés à l’intérieur.

J’étais très impatiente et très curieuse lorsque j’ai découvert ce titre. Comment peut-on manger des nuages (au-delà de la barbe à papa qui vient immédiatement à l’esprit … mais trop rose et trop sucrée, trop collante aussi) ?

En libérant les pages, j’avais presque l’impression que des petits nuages allaient s’en échapper ! J’étais joyeuse comme une petite fille qui regarde les nuages avancer très vite dans le ciel et qui imagine des montagnes de chantilly, des tartes merveilleuses.

La préface s’ouvre sur le très beau kanji du nuage, et Ryoko nous emmène en voyage au Japon, pays dans lequel on mange des nuages depuis des siècles ! Elle a retrouvé trace des « flocons de nuages » dans la cuisine des moines, du « nuage plat » comme base de la pâtisserie traditionnelle, de « l’enfant-nuage » qui est une spécialité hivernale ou du « nuage rouge » qui semble bien accompagner le saké. Cela s’est peut-être un peu perdu … mais n’ayez crainte, Ryoko et ses compagnons de voyage nous emmènent à la découverte de cet aliment merveilleux « digeste, non allergène et non gras, qui ne contient ni gluten ni sucre, et qui ne pose pas de problème de bilan carbone » !!

Voici donc les 10 façons de préparer les nuages :

  • soufflé par vents et par riz pour commencer : une recette simple de Sugio Yamaguchi qui consiste essentiellement à couper les mochi (galettes de riz gluant) en minuscules morceaux, à les « parachuter » dans un saladier avec de l’huile de pépin de raisin et du sel, puis à les étaler et à les faire souffler dans un four doux. Les nuages se forment alors : des cumulus croustillants !
  • si nuages m’étaient comté (Sugio Yamaguchi) : du chou-fleur cotonneux en vinaigrette saupoudré de flocons de comté (le tout enrobé de poésie !)
  • attraper les nuages (Valentin Devos) : placer des nuages odorants à proximité du beurre qui s’en imprégnera pour en restituer la synthèse
  • nuages d’automne, nuages d’hiver : le principe ci-dessus est appliqué à des produits de saison (bois, humus, champignons, épines de pin pour l’automne, tartine de pain, peau de clémentine, épices, bois brûlé retiré d’un feu de cheminée pour l’hiver)
  • nuages de printemps, nuages d’été : fleurs et herbes fraîches printanières puis fruits d’été (chacun pourra ensuite improviser ses recettes de saison en fonction de ses envies, de ses odeurs favorites !)
  • mues orographiques : Sugio nous fait voyager dans les Pyrénées avec une cocotte d’agneau de lait, pommes de terre, artichauts poivrades, avec un peu de serpolet … je m’imagine déjà la tête dans le nuage qui s’échappe de la cocotte !
  • ciel « griz » est une version nuageuse du riz au lait, on en salive d’avance !
  • friandises de paysages : Ryoko y évoque toute la poésie des wagashi qui réussissent à contenir tout un paysage dans quelques centimètres ! Je visualise déjà les petits poissons nageant dans une gelée translucide, et tous les moules en bois (si beaux !) qui capturent l’instant, le nuage qui passe.
  • jus de coco-nimbus : Sugio nous offre « le ciel de Saigon, chargé de moussons estivales … dans un verre » grâce à du jus de coco frais, de la gélatine et un bon coup de fouet !
  • De quoi se nourrissent les nuages ? Bonne question à laquelle Ryoko apporte une réponse … glaçante : Et s’ils aimaient le goût de l’humain !

Un livre délicieux pour rêver, cuisiner, voyager sur le dos d’un nuage, au pays de la poésie et de la cuisine inventive, enfantine … Retrouver son âme d’enfant, quel bonheur !

Je vous invite à aller découvrir les très nombreux titres de cette collection originale sur le site de l’éditeur.

Jour de haïku, Saisons du chat d’Yves Cotten

Haïkus et chats semblent faire bon ménage, en témoignent les haïkus de chat de Minami Shinbô, que je vous invite vivement à découvrir (poèmes pleins d’humour et illustrations rigolotes, un bonheur de lecture !).

Yves Cotten est un dessinateur amateur de haïku et il réussit dans ce très beau livre à mêler ses deux passions pour notre plus grand plaisir !

Au fil des saisons (le livre commence classiquement au printemps, puis viennent l’été, l’automne, l’hiver et le Nouvel An qui est une saison à part entière pour les écrivains de haïkus), il illustre des haïkus de poètes japonais classiques (Bashô, Buson, Ryôkan, Issa, Shiki entre autres), mais aussi modernes (Sodô, Shûson, Senshi etc.). Ses illustrations mettent en scène des chats, mais avec un anthropomorphisme saisissant : ils portent des marinières, des pantalons (ou des robes pour les chattes), et se promènent aussi bien en ville (sur les toits mais pour y pratiquer zazen ou observer le ciel adossé à une cheminée) que dans la nature. On les retrouve dans leur maison ou dans un parc, sur un bateau ou dans la foule (de chats le nez dans leur smartphone !).

L’originalité tient dans ce grand écart entre des poèmes en apparence classiques et des illustrations qui montrent leur caractère intemporel, ou parfois même leur modernité ! Et surtout, sous des aspects frais et légers, ces poèmes résonnent en nous et nous invitent à réfléchir, à repenser le monde qui nous entoure, notre mode de vie, nos sensations.

Certains vous feront sourire, d’autres vous feront rêver, vous émerveilleront ou vous rendront nostalgique. En tous cas, ils vous toucheront … et c’est bien là le plus beau des cadeaux que nous offre la poésie !

Un vrai beau cadeau à offrir à ceux qui vous sont chers, un livre au format parfait pour apprécier le haïku écrit au milieu de la page de gauche et la grande illustration pleine page qui lui fait face. L’objet est de très bonne qualité, le papier bien épais, les détails soignés. Les couleurs sont douces et évoluent au fil des saisons. Rose et vert au printemps, plus bleu et jaune en été, orangé et marron en automne, gris en hiver … Un dégradé dans lequel se promènent des chats souvent petits face à l’immensité d’un ciel, d’une mer, d’une forêt. Un livre qui invite à regarder le monde qui nous entoure …

Mon poème préféré est celui qui ouvre le livre (et que je vous laisse découvrir chez votre libraire) :

Rien d’autre aujourd’hui
que d’aller dans le printemps
rien de plus

Yosa Buson

illustré par un cerisier en fleurs sur lequel est accrochée une balançoire qui bouge comme pour aller se lancer dans le nuage rose juste au-dessus d’elle ! Et je m’imagine déjà sur cette balançoire, la tête dans les pétales !

L’esprit du haïku suivi de Retour sur les années avec le maître Sôseki de Torahiko TERADA

Voici un petit livre charmant qui permet de comprendre l’esprit du haïku et plus profondément l’esprit japonais dans ce court poème, mis en mots et en explications par Torahiko Terada pour que les Occidentaux tentent de l’approcher et de le comprendre … un peu.

Car le pouvoir évocateur des mots présents dans ces poèmes est plus fort chez les Japonais. Ainsi les kigo, expressions clés, mots de saison, « loin d’être de simples termes de météorologie, sont des essences qui résument et condensent en elles à l’extrême d’innombrables phénomènes qui s’étendent à l’infini dans l’espace et dans le temps, et aussi bien toutes sortes de strates de l’activité humaine, physique ou spirituelle, qui sont liées à ces phénomènes. Et quand nous voyons ou entendons ces expressions, cette formidable substance se trouve comme convoquée et rendue, d’un seul coup, dans toute sa présence, comme sous l’effet de formules incantatoires. »

Cela s’explique probablement par le sens de la nature : « ce sens fait que notre subjectivité entre en symbiose avec les éléments de la nature, s’absorbe en eux, et que de là naît un agencement, un entrelacs entre la nature et l’homme. Sans un tel agencement, une telle magie serait impossible. » Et ces mots que l’on trouve dans les recueils de poésie les plus anciens ont « le pouvoir de mettre le feu à l’imagination et à son réseau d’associations, en ranimant toutes les traditions dont nous sommes héréditairement porteurs. »

Il livre aussi des explications passionnantes sur la structure 5,7,5 du haïku : « Le premier vers étant court, il marque une pause qui donne le temps de réfléchir et de goûter le sens de ce qui se forme, pour ensuite, comme par une sorte de fermentation, laisser deviner ce qui va suivre. »

Un simple haïku de Bashô

Averse printanière
des gouttes suintent par le toit
là où s’étaient nichées les guêpes

prend sous la plume de TERADA une toute autre dimension (humain, animal … je vous laisse découvrir cela dans le livre).

La pratique du haïku permet une distance de soi avec soi et prend une dimension spirituelle.

Apprendre à composer des haïkus, c’est aussi une façon de faire sien l’esprit propre au peuple japonais.

Retour sur les années avec le maître Natsume Sôseki est un témoignage intéressant d’un ancien élève (qui a connu Sôseki comme professeur au lycée) qui se prit de passion pour cette forme de poésie et se mit à en écrire et à les envoyer au maître (qui parfois joignait les siens à ceux de son élève pour envoyer le tout à un des grands noms du haïku, Shiki). C’est voir des années d’amitié défiler  entre correspondances quand Sôseki est à Londres, réunions animées dans la maison du maître, arrivée brutale de la célébrité avec la parution de Je suis un chat. C’est aussi évoquer un Sôseki féru de sciences, passionné de peinture, calligraphe de talent. Puis un homme affaibli par la maladie mais toujours curieux et passionné. Un récit tout en émotion, partage, passion, humour … un portrait qu’aurait probablement apprécié le maître !

Une lecture mêlant légèreté et profondeur, un petit livre très agréable à lire !

Chant de l’étoile du nord, carnet de Iboshi Hokuto : découvrez un grand poète aïnou !

Les éditions des lisières publient de superbes recueils de poésie dans des éditions soignées de toute beauté !

Cette belle maison vous propose en cet hiver de découvrir un poète aïnou, Iboshi Hokuto, le « Takuboku » d’un peuple opprimé. Toute sa vie il sera le fervent défenseur de l’identité aïnoue, qu’il n’aura de cesse de mettre en avant dans sa poésie essentiellement composée de tanka (et de quelques haïku).

Il fait partie de ces nombreux auteurs talentueux morts beaucoup trop jeunes à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, souvent emportés par la tuberculose qui fit beaucoup de morts au Japon et ailleurs.

Né en 1901 à Yoichi, sur l’île d’Hokkaïdo, troisième d’une fratrie de huit enfants, il vit modestement (son père travaille dans la pêche) et va à l’école japonaise, où il est confronté à la discrimination. Il arrête ses études après le primaire. Dès l’age de quinze ans, il travaille avec son père, puis dans l’industrie du bois. Mais la maladie est déjà là et il doit souvent arrêter de travailler pour se reposer. Il commence à s’intéresser à tout ce qui touche à la question aïnoue. Il monte à la capitale pendant un an et demi et y fera des rencontres importantes pour ses projets d’écriture. Toujours très impliqué dans les associations (culture, éducation et même archéologie), il doit jongler entre écriture et petits boulots. Il meurt en 1929. Un recueil de ses œuvres sera publié en 1930, puis réédité et augmenté à plusieurs occasions. Et nous avons enfin la chance de pouvoir le découvrir grâce au superbe travail des éditions des lisières.

Toute sa vie il aura travaillé à la reconnaissance du peuple aïnou. Sa poésie en est imprégnée. On y trouve certes les difficultés du quotidien, mais surtout une réflexion sur l’identité aïnoue : critique de la dépossession, nécessité d’une reprise en main par les Aïnous eux-même de leur futur. Ceci est très bien expliqué dans le texte introductif de Gérald Peloux, L’œuvre résiliente d’un écrivain aïnou.

L’auteur lui-même s’explique en préambule de son Carnet :

« La plupart du temps, mes brèves poésies ne sont que vers sans harmonie, notations brutes – comme si j’alignais des fragments de journaux.
Textes rarement descriptifs. Pourquoi ?
J’ai l’habitude de m’exprimer avec crudité. Quoique m’efforçant d’être impartial, désintéressé, j’ai tendance à vouloir justifier mon peuple, promouvoir ma nation – bien excusable. »

Poésie engagée :

« Ceux-là qui sont forts ! »
ainsi s’appelaient les hommes
du peuple aïnou …
N’avez-vous pas un peu honte,
réveillez-vous compagnons !

Cravate nouée
autour du col, qui est ce
monsieur dans la glace ?
Et le reflet de répondre
ce n’est rien qu’un Aïnou

De Shiraoï
les Aïnous sont partis
à l’Exposition
Hélas ! c’est pour se donner
encore une fois en spectacle

Poésie d’un quotidien difficile :

Plus rien à manger
plus d’argent, mais à vrai dire
je m’en soucie peu
Ma nature nonchalante
prend ses aises en cette vie

Je pourrais toucher
une bonne paie à cette
usine de harengs
De l’argent il m’en faudrait …
– Bouge-toi pour en gagner !

Et un haïku …

La lune d’été
dans le bain pris en plein air …
se brise en morceaux

Un livre indispensable pour découvrir ce grand poète aïnou.

Et un ouvrage bilingue pour apprécier la poésie en version originale pour ceux qui lisent le japonais, et des poèmes accompagnés de quelques notes d’explication là où cela est nécessaire.

Les astres jumeaux : merveilleux recueil de contes de Kenji Miyazawa

Quand il fait gris ou que le moral est en berne, rien de mieux que de se plonger dans les contes de Kenji Miyazawa !

Ce nouveau recueil est très riche et propose des contes dans lesquels animaux, humains et astres ont des aventures fantastiques, difficiles, tristes ou heureuses, avec toujours une réflexion sur les travers universels qui y sont représentés : dans chaque histoire, l’homme ou l’animal est voleur, jaloux, fourbe, menteur, tricheur … Miyazawa peint l’âme humaine au milieu d’un carnaval d’animaux.

Une dizaine de contes plus ou moins longs sont donc présentés dans ce livre.

Vous rencontrerez un paysan qui monte aux sources chaudes de la montagne pour soigner une blessure et qui s’émerveille devant la ronde que font les cerfs de la forêt autour du bout de gâteau qu’il a laissé dans la clairière.

Pour le plaisir des mots, je vous laisse découvrir les lignes qui introduisent ce conte :

C’était juste l’instant où, entre les nuages lumineux et déchiquetés, le soleil déclinant projetait à l’oblique son faisceau rouge sur les prés couverts de mousse et où les buissons de miscanthes aux plumets toujours mouvants se mettaient à ressembler à de vivantes flammes argentées, étincelantes.
Repu de fatigue, je m’étais endormi dans l’une de ces prairies et, à mes oreilles, les grondements des rudes coups de vent étaient devenus peu à peu semblables à des paroles d’homme ; j’avais compris alors le sens profond et originel de la « danse des cerfs », inaugurée dans les pâturages de la région montagneuse de la Kitakami.

Dans le conte suivant, un autre paysan se retrouve au milieu des chênes qu’il veut couper. Ils dansent et chantent en se moquant de lui.

Parfois le conte ne met en scène que des animaux : des reinettes qui cultivaient joyeusement des fleurs dans d’adorables jardins miniatures se font duper, sous l’effet de l’alcool, par un crapaud qui les exploite. Mais elles seront sauvées par les judicieux avis du roi et le crapaud se repentira.

Dans un autre récit, Homoï, un lapereau, sauve un bébé alouette et les parents de l’oisillon lui offrent un joyau, le feu du coquillage, de la part du roi. Mais le renard voleur de toasts et martyriseur de taupes essaiera de l’entraîner sur une mauvaise pente. Le joyau perdra-t-il sa brillance sous l’effet de ses mauvaises actions ?

Homoï prit le bijou pour mieux le regarder. On avait l’impression que le joyau se consumait en flammèches dansantes, rouges et jaunes ; en réalité il était glacé, d’une transparence parfaite.
Si on l’approchait de soi et qu’on observait le ciel à travers, il n’y avait plus de flammes, mais la Voie lactée y transparaissait dans toute sa limpidité. Si on l’éloignait des yeux, le joli feu flambait de nouveau.

Parfois ce sont des animaux en cage qui font des rêves au clair de lune.

D’autres fois, c’est aux humains qu’il arrive d’étranges expériences. Un homme des montagnes rêve qu’il est transformé en petit pot de « pilules des six dieux » par un charlatan chinois qui voyage de village en village.

Dans un autre conte, trois frères médecins, l’un soignant les humains, un autre les animaux et le troisième les plantes, réussissent à soigner un général de retour au village après trente ans de guerre, son cheval en très mauvaise santé, et ses 90 000 soldats, grâce à des poudres et des lotions.

Le livre se termine sur un merveilleux conte qui se passe dans le ciel : les astres jumeaux vivent des aventures périlleuses en voulant aider la constellation du scorpion à rentrer chez elle, ou en acceptant de voyager sur la baleine du ciel. Car s’ils sont gentils et curieux, leurs interlocuteurs sont toujours mal intentionnés ! Heureusement, le roi veille et a de nombreux amis dans le ciel et dans la mer …

Sur la rive occidentale de la Rivière du Ciel, on peut voir deux étoiles grosses comme des spores de prêles. Là, dans deux petits palais de cristal, vivent les Astres jumeaux Chunsé et Pôssé.
Les deux édifices transparents sont placés exactement l’un en face de l’autre. Lorsque tombe le soir, les jumeaux regagnent leurs palais, ponctuellement, prennent une posture très digne et toute la nuit, ils jouent de leur flûte d’argent pour accompagner la ronde des étoiles au ciel. C’est là le rôle dévolu à ces Astres Jumeaux.

Partez en voyage très loin dans des pays imaginaires et revenez-en avec un peu de poussière d’étoiles ou de chants d’animaux merveilleux !

Le Journal de Tosa : récit poétique d’un voyage agité entre le sud de Shikoku et Kyoto

Les éditions Verdier permettent aux lecteurs amoureux de la littérature japonaise de découvrir ou redécouvrir des classiques originaux et passionnants. C’est le cas une fois de plus avec le Journal de Tosa qui vient de paraître. Ce nom ne vous dira peut-être pas grand chose, mais ce journal a été écrit par un des grands noms de la poésie japonaise classique, Ki no Tsurayuki.

Ce poète, le plus illustre de son siècle, est né vers 872 dans une vieille famille d’anciens seigneurs de la province de Ki. Après des études brillantes de lettres, il a travaillé dans l’administration centrale et a même été conservateur en chef de la bibliothèque impériale. Il est surtout connu pour avoir dirigé la rédaction du premier des 21 Chokusenshô, ces anthologies de poèmes qui forment le Kokin-(waka)-shû que l’on connaît sous le nom de Recueil de poèmes de jadis et naguère, qui sera achevé en 905. Ce grand poète n’a jamais cessé d’écrire jusqu’en 946, date de sa mort. On lui doit plus de 1500 waka.

Le Journal qui est présenté ici est celui de son périple de retour entre la province de Tosa (la plus pauvre des quatre provinces de l’île de Shikoku) et Kyoto. Il a en effet été administrateur officiel de cette province pendant plus de quatre ans. 400 kilomètres, 55 jours de voyage, c’est bien long : le mauvais temps et les pirates qui sévissent dans ce bout de mer expliquent cette lenteur. Ce Journal est surtout connu pour avoir été écrit dans la « langue des femmes » (l’auteur le fait même « écrire » par une femme, comme il l’explique dans les premières lignes), et avoir ainsi mis en avant que cette langue est capable de tout exprimer, aussi bien des sentiments que des descriptions, des impressions. C’est d’ailleurs à ce grand poète que l’on doit d’avoir imposé l’usage de la langue des femmes (le japonais et non le chinois qui était alors la langue administrative et officielle) dans la littérature japonaise.

Le récit livré dans ce Journal est chronologique et mêle descriptions et sentiments des passagers (qu’ils expriment souvent par des poèmes).

Avant le départ, chants et poèmes se répondent, on boit et on mange beaucoup. Il y a aussi cette femme dont la fille est morte sur l’île et qui s’en retourne donc à Kyoto sans elle. Sa tristesse sera très forte, poignante, tout au long du voyage.

Les escales permettent de faire des provisions. Ainsi poissons et herbes font le bonheur des passagers :

Sur ces entrefaites, de chez quelqu’un qui habite au lieu dit l’Étang, on nous envoie un cortège de coffres longs, à défaut de carpes, divers produits des rivières et de la mer, à commencer par des gardons. On nous rappelle aussi que c’est le jour des jeunes herbes. Un poème y est joint, que voici :
Ce n’est qu’une lange
que recouvrent les roseaux
voici donc cueillies
en un Étang privé d’eau
ces herbes jeunettes

Les vents contraires et les vagues empêchent souvent le navire de prendre la mer. L’exaspération monte au sein des passagers. Et l’auteur d’écrire :

Un voyage en mer vous vieillit autant que la fuite de soixante-dix ou quatre-vingts années !
Des neiges qui couvrent
ma chevelure et des blanches
vagues de la grève
lesquelles sont les plus blanches
gardien des îles du large

Tous déclament des poèmes plus ou moins bons (même un garçon de neuf ans). Les pirates présents dans les parages obligent aussi parfois à naviguer de nuit. On fait des offrandes à la mer pour qu’elle se calme. On longe des pinèdes, on observe le paysage.

Quand enfin on arrive près de la terre, il reste à remonter la rivière pour rejoindre Kyoto. Mais celle-ci manque d’eau ! Il faudra encore patienter quelques jours avant d’arriver au logis délabré : l’étang et les pins ont été mal entretenus, le spectacle est triste. Et la fillette qui est née ici mais n’est pas revenue hante tous les esprits.

En plus de ce Journal, les éditions Verdier proposent au lecteur de découvrir des poèmes du Kokin-shû. Classiquement classés par saison (printemps, été, automne et hiver), on y trouve également des poèmes de jubilés (fêtes), de séparation, d’amours, d’élégies et divers autres.

Juste pour le plaisir …

Un beau poème d’automne :
Dispersé au vent
sans être vu de personne
au fond des montagnes
ce rouge feuillage n’est
que le brocart dans la nuit

De l’amour :
J’ai beau me contraindre
quand désir d’amour me prend
ainsi que la lune
qui des âpres monts se lève
je sors et m’en viens à vous

Élégies :
Rosée du matin
le riz tardif des montagnes
on commence à couper
me rappelant cruellement
combien ce monde est précaire

Une lecture très agréable, une plongée dans un autre temps, un grand poète à découvrir !

Comme la lune au milieu de l’eau – Art et spiritualité du Japon de Yoko ORIMO

Les très belles éditions Sully publient des livres vraiment inspirants sur les subtilités de la culture japonaise. Leur dernier ouvrage nous explique l’esthétique japonaise via le lien intime avec la nature. Ce lien se retrouve aussi bien dans les religions (l’essence du shintô est la nature, pas les dogmes, et le bouddhisme se révèle dans l’impermanence  permanente de la nature) que dans des arts aussi divers que celui du thé, du théâtre nô ou de la poésie.

Le but de cet essai est de nous faire sentir l’esthétique de l’éphémère. Et quoi de mieux que la poésie et son lien intime avec la nature pour nous le faire comprendre.

Une grande première partie de l’ouvrage est donc consacrée aux waka (poème de structure 5/7/5/7/7), qui chantent la nature. Ils étaient souvent écrits par des moines et mettaient en avant l’harmonie de la nature, sa simplicité, son humilité, ce qui en faisait sa beauté. De nombreux poèmes accompagnés de courts textes d’introduction sont proposés au lecteur. Il est bon de noter qu’en annexe le lecteur pourra les retrouver en version bilingue (japonais, français et même en phonétique – ce que j’apprécie particulièrement car je peux les dire à voix haute même si je ne connais que quelques mots de japonais, entendre leur sonorité me ravit). Viennent ensuite les haïku beaucoup plus connus en Occident (au rythme 5/7/5). Trois grands maîtres Bashô, Busson et Issa nous livre leurs plus beaux textes au fil des saisons.

Issa vieillissant :

Dans le vent d’automne,
Se traîne en fuyant
Une luciole.

Sans oublier le poème d’adieu de Ryôkan qui synthétise à lui seul tout l’esprit du présent livre :

Que laisserai-je
Pour relique ?
Au printemps les fleurs,
À l’été le coucou
À l’automne les feuilles rouges.

Et c’est ensuite tout naturellement que l’essai nous emmène vers la spiritualité et son lien avec la nature. Le shintô nous est expliqué avec des mots simples et très concrets par le prêtre shintô Motohisa Yamakage. La relation à la mort en est changée. Mourir consiste à se fondre dans la nature. Le bouddhisme quant à lui évoque la nature dans son impermanence et donc sa beauté si bien décrite par le poète Kenkô :

« Si les rosées du champ d’Adashino ne disparaissaient pas, si la fumée du mont Toribe n s’évanouissait pas et si toutes choses demeuraient en permanence, comment pourrait-on vivre cette émouvante intimité avec elles ? Puisqu’il est impermanent, ce monde est beau et attachant. »

Puis nous pénétrons au cœur de l’esthétique de l’éphémère. La notion de wabi-sabi est fondamentale mais également difficile à approcher. Le wabi est illustré par différents maîtres de thé dans le wabi-cha, la beauté du rien. Le sabi (la patine du temps) est très bien représenté dans la poésie de Bashô. C’est un peu comme pour l’éveil dans le bouddhisme, plus on cherche à l’obtenir, plus il s’éloigne. Il faut être comme la nature : travailler sans force, sans artifice.

Enfin un dernier chapitre est consacré à l’art comme expérience de la Voie. L’art est en effet la pratique du non-moi, la rencontre avec l’inconnu, le jeu du hasard. Créer c’est se créer. C’est aussi emprunter, imiter. Dôgen aux maîtres chinois, Bashô à Saigyô, Ryôkan à Dôgen.

Un livre fondamental dans la compréhension de la culture japonaise et ses multiples facettes.