Le Jour de la Gratitude au Travail d’Akiko ITOYAMA

Voici un petit livre sympathique à lire dans le métro ou lors de sa pause déjeuner …
Deux nouvelles dans ce petit Picquier poche.

La première raconte la vie de Kyoko, trentenaire célibataire et au chômage, à qui une voisine propose une rencontre avec un homme : « Mme Hasegawa s’était changée en vieille marieuse ». Cette rencontre avec un homme qui n’est ni séduisant, ni beau parleur et qui ne vit que pour et par son entreprise tourne au fiasco et Kyoko quitte la table et le repas préparé par Mme Hasegawa pour l’occasion. Elle va parler de tout et de rien avec une amie puis finit dans un bar pour « acheter de la nuit ».

La deuxième, « J’attendrai au large », raconte l’amitié qui unit la jeune Oikawa et son collègue de travail Futo. Elle contient un petit côté fantastique que l’on retrouve dans les nouvelles de Murakami.

Mais ces deux nouvelles sont surtout très intéressantes pour nous faire découvrir le monde du travail au Japon côté femme. Le style est très vif, piquant même et les détails du quotidien sont brossés sans fioritures mais toujours de façon très juste.

Un bon plongeon dans cet univers, mais pas d’intrigue digne d’un roman … Ce petit livre se lit vite et bien, le temps d’un trajet pour aller au bureau !

Moi, d’un Japon ambigu de Kenzaburô Ôé

Kenzaburô Ôé était l’un des écrivains japonais invités au Salon du Livre.

Je n’ai pas eu la chance de le rencontrer, mais je l’ai écouté de façon attentive lors de sa venue sur le plateau de La Grande Librairie sur France 5.

La traduction m’a paru laborieuse et je pense que l’on a perdu beaucoup de la richesse de ses propos, c’est pourquoi j’ai acheté et lu « Moi, d’un Japon ambigu ».

Cet ouvrage rassemble quatre textes de ce grand romancier lauréat du prix Nobel en 1994 : le discours qu’il a prononcé à l’occasion de la remise du Nobel, et trois conférences sur la culture japonaise, la littérature contemporaine et le problème politique de la prise de position des écrivains japonais depuis la Seconde Guerre mondiale.

Dans ces textes, il évoque sa passion pour la littérature et son amour pour le merveilleux livre de Selma Lagerlöf (Le merveilleux voyage de Nils Holgerson à travers la Suède) qui l’a fasciné quand il était petit. Il évoque aussi les deux « phares littéraires » du Japon que sont pour lui le Roman de Genji « que l’on peut considérer comme la plus grande fierté du Japon » et l’écrivain Natsume Sôseki, « le plus grand écrivain qu’ait produit le Japon au cours de sa modernisation de l’époque de Meiji. »

Il décrit également le Japon ambigu : ambiguïté entre passé militariste et Hiroshima, entre culture périphérique et culture de Tokyo, lui qui est né en 1935 dans un village de l’île de Shikoku, au sud-ouest du Japon.

Il se pose aussi la question du rôle du romancier dans un monde qui change.

Je cite ici sa définition du rôle de la littérature, qui me paraît très forte :
« Le rôle de la littérature est de créer un modèle pour les hommes vivant dans leur temps qui – dans la mesure où l’homme est un animal historique – contienne également son passé et son avenir. »

Il évoque aussi la littérature contemporaine qui, d’après lui, « est en train de perdre sa force d’évocation du réel et de la culture pour le Japon et les Japonais. »

Je pense qu’après Fukushima la littérature japonaise se transforme et que ce jugement un peu sévère évoluera lui aussi !

En tous cas ce recueil permet de mieux connaître cet écrivain et de mieux appréhender son oeuvre, dont je vous parlerai dans les semaines qui viennent.

MANAZURU d’Hiromi KAWAKAMI : magnifique !!!!

Vous devez le savoir : Hiromi KAWAKAMI fait partie des écrivains que j’adore. Certains la connaissent peut-être par l’adaptation dessinée des Années douces par Jiro Taniguchi.
A l’occasion de la sortie chez Picquier Poche de Manazuru, je tenais à vous faire part de ce coup de coeur pour cette oeuvre superbe.

Un foyer idéal : Kei, mariée à Rei, leur petite fille Momo.
Un jour Rei disparaît sans laisser d’explication.
Un nouveau trio vit désormais sous nos yeux : Kei, Momo devenue ado, et la mère de Kei.

Manazuru, le dernier nom écrit par Rei dans son journal, est une petite ville de bord de mer où Kei va se rendre à plusieurs reprises … pour chercher Rei ? trouver un sens à sa vie, à ce vide qui la ronge, vivre avec les fantômes qui la hantent ?

« Le train dans lequel je suis est un contenant qui relie Manazuru à Tokyo. C’est un contenant qui transporte mon corps du rêve dans le monde réel, et dans l’autre sens, du monde des vivants dans l’au-delà ».

Kei frôlera la folie, la mort lors d’un dernier voyage, puis décidera de vivre parmi les vivants, de dire adieu à Rei, de vivre sans son amant Seiji … mais de cuisiner, d’écrire, d’être pleinement avec sa famille …

« Comme un gazouillis de moineaux, les trois voix de femmes qui remplissent cette maison sans homme caressent les murs. »

Ce livre nous amène à méditer sur l’absence, le vide, la vie après une disparition brutale et inexpliquée, le comment continuer …

 » Pourtant, je songe que j’aimais Rei. Même après qu’il m’a laissée, j’ai continué à l’aimer. Je ne pouvais pas renoncer à l’aimer. Mais il est difficile d’aimer ce qui n’est pas. Aimer … L’amour se referme sur lui-même quand il est sans objet. »

Le livre se finit dans la lumière …

« La voix pleine de douceur de Momo a vibré au loin et le jardin s’est inondé de lumière. »

Comme toujours chez Hiromi Kawakami, le style est éblouissant. Tout est émotions, sensations. L’écriture est grâce, finesse et beauté.

« A travers la vitre, le ciel était pâle. Ni gris, ni bleu. Comme quand on cherche à obtenir une nuance d’aquarelle et que l’eau retient une traînée délicate de la couleur, rouge très pâle si c’est dans les tons de rouge, noir très délayé si c’est dans les tons de noir, il arrive aussi que la couleur ne se dilue pas complètement et laisse une auréole autour d’une goutte épaisse … La couleur du ciel était délavée comme l’eau d’une boîte d’aquarelle. »

Au Japon ceux qui s’aiment ne disent pas je t’aime

Petit livre sympathique sur les us et coutumes comparés Japon/France.
Il se présente sous forme d’abécédaire, et il est donc conseillé d’y flâner … lire l’article « bains » quand on est dans son bain, comparer nos loisirs à ceux des japonais, apprendre à connaître la faune du Japon (chats, corbeaux, moustiques tachetés), ses couleurs …
Ce livre est frais et léger, peut-être trop léger, mais on y picore avec délectation.

Métaphysique des tubes d’Amélie NOTHOMB

« J’étais japonaise.
A deux ans et demi, dans la province du Kansai, être japonaise consistait à vivre au coeur de la beauté et de l’adoration. Etre japonaise consistait à s’empiffrer des fleurs exagérément odorantes du jardin mouillé de pluie, à s’asseoir au bord de l’étant de pierre, à regarder, au loin, les montagnes grandes comme l’intérieur de sa poitrine, à prolonger en son coeur le chant mystique du vendeur de patates douces qui traversait le quartier à la tombée du soir. »

Amélie nous raconte dans ce livre sa petite enfance au pays du Soleil levant. De son état de tube à la merveilleuse année (entre deux et trois ans) au cours de laquelle elle découvre les saisons, la végétation exubérante, l’eau (son élément naturel de prédilection), le magnifique « petit lac vert » dans lequel elle « fond » pendant des heures … et sa nounou adorée Nishio-san, l’incarnation de la douceur, tout le Japon est là : les montagnes, les fleurs … mais aussi les carpes (Jésus, Marie et Joseph !) qu’elle déteste, tout comme elle déteste les deux garçons qui habitent avec elle (carpes et garçons liés au Japon par la fête Koïno bori !).

On rit beaucoup, on pleure aussi, mais avant tout on SENT … la terre, l’eau et l’air du Japon !

Biographie de la faim … Amélie Nothomb

Ce livre écrit par la plus japonaise des belges est une véritable carte de l’enfance : toutes les émotions, les sensations d’Amélie enfant sont abordées, la faim, mais pas seulement …
Le Japon fut son pays de naissance et d’amour, on trouve donc dans ce livre de très belles phrases sur ce pays qu’elle adore, vénère même.

On continue ensuite un merveilleux voyage à ses côtés, aux côtés de son père diplomate, de sa mère trop belle et de sa soeur adorée ! On y découvre tout ce qui fait Amélie, ses failles, sa potomanie, son anorexie, son rapport au monde et aux autres.

Un vrai moment de plaisir pour tous les fans d’Amélie et un voyage dans sa géographie !

Je citerai ici deux passages que j’ai particulièrement adorés sur le Japon :

« Ma terre était celle de la nature, des fleurs et des arbres, mon Japon était un jardin de montagne … Ma terre était peuplée d’oiseaux et de singes, de poissons et d’écureuils, chacun libre dans la fluidité de son espace … Ma terre était celle de Nishio-san, ma mère nipponne, qui était tendresse, bras aimants, baisers, qui parlait le japonais des femmes et des enfants, lequel est la douceur faite parole. »

« Je vénérais l’empire du Soleil-Levant, sa sobriété, son sens de l’ombre, sa douceur, sa politesse. »

Autre Folio à deux euros … Lafcadio Hearn !

« Ma première journée en Orient » de ce poète voyageur né en 1850 nous rapporte les premiers souvenirs de son séjour au Japon. ‘Le premier charme du Japon est intangible et volatil comme un parfum ». Ce Japon nouveau, il l’absorbe avec ses cinq sens, et la magie le pénètre et nous pénètre dans un émerveillement sans cesse renouvelé !
Pour les amoureux des cerisiers en fleur, ce passage est un pur plaisir :
« Pourquoi les arbres sont-ils si beaux au Japon ? Chez nous, un cerisier ou un prunier en fleur n’est point une vision surprenante ; ici c’est un miracle de beauté si ahurissant que malgré toutes les descriptions que vous avez pu en lire, le véritable spectacle vous rend muet d’étonnement. »
Ce premier texte d’une quarantaine de pages est suivi de « Kizuki le sanctuaire le plus ancien du Japon » dans lequel Lafcadio Hearn nous raconte la visite qu’il a eu la chance de pouvoir faire et les échanges sur la religion qu’il a pu avoir avec les responsables de ce temple magnifique.
« Je ne puis m’empêcher d’éprouver une certaine exultation en songeant que j’ai eu le privilège de voir ce qu’aucun étranger n’a jamais vu avant moi : l’intérieur du sanctuaire le plus ancien du Japon, et ces ustensiles sacrés et ces rites pittoresques d’adoration primitive si dignes d’être étudiés par l’anthropologue et l’évolutionniste. »

Petits bonheurs à deux euros chez Folio

L’oeil du serpent, contes folkloriques japonais extraits de « De serpents galants et d’autres » (Connaissance de l’Orient 2, n°57) grouille de serpents pouvant se transformer en humains, hommes ou femmes, qui arrivent à tromper de naïfs paysans, pour leur perte ou leur bonheur. Tout cela se passe dans un univers de marais et de montagnes. D’autres créatures (araignées, crabes, singes, blaireaux et loups) peuplent la deuxième partie de ce petit recueil.
Une bonne initiation pour aborder par la suite les films de Miyazaki et les nouvelles fantastiques de Murakami.

Konnichiwa !

Bienvenue à tous, amoureux du Japon, de sa culture, de ses écrivains, ou simples curieux,

Je tiens à vous prévenir dès maintenant : Je n’ai jamais mis un pied dans ce pays qui pourtant m’habite. Je suis venue à cette passion par des chemins multiples : le thé (sencha, matcha, tamaryokucha, genmaicha …), l’habitat traditionnel (je vous parlerai de beaux livres sur les ryokan), la cuisine, mais aussi des écrivains français qui ont écrit sur le Japon avec leur âme d’occidental … Amélie Nothomb, dont le « Ni d’Eve ni d’Adam » parle du Japon aimé, Olivier Adam avec son magnifique « Le coeur régulier » et son petit frère « Kyoto Limited Express », superbement complété de photos.

Ce blog abordera donc la littérature écrite par les Japonais, mais aussi la littérature d’écrivains d’autres pays faisant partager leur Japon.

Bonne lecture à tous !

Alice MONARD