Mains d'herbes de Benoît Reiss : lire le jardin …

Voici encore un magnifique livre publié par les éditions esperluète ! On retrouve Benoît Reiss, l’écrivain des Notes découpées du Japon, qui brossait un portrait en petits papiers de ce pays aux multiples facettes. J’avais écrit sur ce beau livre dans mon article rentrée littéraire en septembre 2018 pour Journal du Japon (https://www.journaldujapon.com/2018/09/11/cest-la-rentree-litteraire-venez-decouvrir-les-nouveautes-japonaises/).

Il nous revient pour évoquer un jardin qu’il a découvert un peu par hasard lors d’une promenade à vélo avec sa fille. S’étant posé dans un parc minuscule (la mégapole de Tokyo arrive à en coincer entre les maisons, dans le moindre insterstice), il découvre un jardin merveilleux et décide de revenir pour le filmer.

« Je ne veux pas faire une photographie parce que je sais par avance que le résultat n’aura aucun intérêt : le jardin est un corps envahi de courants, de respirations, sans arrêt effleuré de taches de lumière, en tous sens fendu de vols d’oiseaux et d’insectes, partout cela frissonne et tremble, le vent fait parler les tiges, les branches et les feuilles. »

Le film ne « rend » pas toutes les sensations qu’il éprouve. C’est alors qu’il découvre que Madame Oda, la propriétaire, l’attend sur un des bancs du parc et l’invite à visiter son jardin ! Madame Oda est elle-même un jardin, elle porte toujours des motifs floraux et semble être une parcelle de son jardin. Elle l’invite à prendre un thé. Elle n’a pas de famille qui vient la visiter, mais des chats, visiteurs exigeants en terme de jardin ! Elle travaille et ne travaille pas son jardin. Elle l’accompagne, l’écoute (elle a une très mauvaise vue et apprend à tout faire dasn le noir, elle ferme les yeux dans la journée pour mieux percevoir les présences, chaque son ayant sa lumière propre !).

« Un jardin arrangé avec art, c’est cela que désirent les chats. Et ils sont exigeants, il faut que tout soit parfait : la disposition des végétaux, la taille, la distribution de l’ombre et de la lumière. C’est un art de travailler et de ne pas travailler son jardin. Il est aussi difficile de savoir quelle tige couper, quel plant tailler, que de savoir lesquels laisser à leur croissance à leurs débordements. Une chose est certaine, le jardinier ne décide de rien, il ne sait rien. »

Le jardin vit sous les yeux et les oreilles des deux personnes, qui entrent en communion avec lui, un thé à la main.

Madame Oda a un très bon ami photographe. Elle invite le narrateur à l’accompagner chez lui. Elle s’y régale, comme à chaque visite, de vin d’or et de gâteaux soufflés de riz. Maître Sato est un très vieux photographe du quartier de Shinjuku. Il n’en a jamais fait son métier (il a eu beaucoup de métiers qu’il a enfilé comme des costumes), mais il a toujours aimé photographier le mouvement, celui des humains comme celui de la nature, à tel point qu’on ne sait distinguer si ce sont des humains ou des herbes qui bougent sous son regard affûté. La seule photo « à l’arrêt » présente dans son appartement a été prise en mars 2011, du bois sur des eaux noires.

Madame Oda aime organiser des cueillettes d’herbes avec ses amis artistes qui les disposent ensuite sur des planches, créant des fenêtres ouvertes sur des champs, des jardins, qui changent au rythme des saisons, qui semblent avoir des lumières différentes, des cieux changeants.

Le livre s’achève sur le départ du narrateur, il quitte le Japon et va une dernière fois saluer Madame Oda. L’hiver s’est installé, Madame Oda ramasse des herbes sèches, des branches auxquelles elle semble ressembler lorsqu’elle marche dans ce jardin d’hiver ! Et c’est le souvenir de sa grand-tante Henriette dans les fleurs qui lui vient sous forme de photo à son retour en France … Deux femmes, deux figures qui le guident dans l’apprentissage de la vie, du savoir être au monde, du savoir voir, sentir … et écouter.

Ce livre est un voyage dans l’univers du jardin, on y glisse doucement, pieds nus, on regarde danser les herbes, traverser les chats et les oiseaux, on admire les branches, leur feuillage qui s’agite, on se perd dans un coin sombre, on ferme les yeux, on écoute. On respire le silence avec Madame Oda, on met l’oeil dans l’appareil photo de Maître Sato … On est présent au monde, là, dans ce jardin aimé, dans ce prolongement de l’âme de cette petite femme à la robe fleurie.

Offrez-vous ce petit bout de jardin, cette respiration au milieu du tumulte, vous en ressortirez vivifié, les sens en éveil, à la recherche d’un petit coin de nature, que vous soyez en ville ou à la campagne ! Il est facile de s’imprégner de nature où que l’on soit, il suffit de prendre le temps de regarder, écouter, sentir …

Bonne promenade !

Auteur : lirelejapon

Passionnée par le Japon et sa littérature, j'essaie à travers ce blog de vous transmettre cette passion et de vous livrer mes impressions de lecture.

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