Les Feux de Shôhei Ôoka : l’humain à l’épreuve de la guerre

1945, l’armée japonaise est en pleine débâcle aux Philippines. Le soldat Tamura, atteint de la tuberculose, est un poids pour son régiment et se retrouve rapidement à errer entre plaines et monts à la recherche de nourriture pour survivre. C’est le récit de ces mois d’errance que l’auteur nous livre avec un réalisme saisissant, jusqu’à la nausée. Mais c’est également des pages magnifiques où l’horreur se mêle à la poésie, où l’homme poussé au bord de la mort croit retrouver la vallée de son enfance dans une vallée philippine, où il réfléchit à la présence de Dieu lorsqu’il repère la croix d’une église dans un petit village au bord de la mer.

Ce n’est pas un livre facile, on a souvent envie de fermer, de dire stop, on n’en peut plus de sa souffrance, de la folie qui le guette, de la soif, de la faim, des sangsues qu’il mange pour survivre, des mouches qui s’immiscent dans les moindres muqueuses des soldats pas encore morts, des cadavres gonflés et de l’odeur qui s’en dégage, des amis dont il faut se méfier, des ennemis qu’on n’a pas choisis …

Un récit halluciné, écrit avec les tripes, douloureux mais indispensable !

Ce livre devrait être lu partout et par tous, il montre la guerre dans sa plus totale absurdité. Des soldats qui n’ont jamais demandé à arriver sur ce territoire tropical hostile, qui ne comprennent pas où ils doivent aller, qui souffrent du Béri béri et autres maladies qui en laissent bon nombre sur le bord de la route, la tête plongée dans une rigole où ils cherchaient quelques gouttes d’eau à boire. Et lorsqu’un point de ralliement est nommé, le rejoindre ressemble à un parcours piégé, entre ennemi philippin et ennemi américain. Un jeu de massacre terrible et des vies fauchées par milliers.

Tamura essaie de survivre. Il a bien rencontré quelques soldats qu’il pourrait nommer amis, Yasuda dont le fils de 17 ans est pilote et avec lequel il aimerait mourir, Nagamatsu fils illégitime d’une bonne (on se confie quand on n’a rien d’autre à faire), souffrant du Béri béri, qu’il retrouvera à plusieurs reprise. Mais dans ce bourbier, c’est au final chacun pour soi, la survie autant que possible.

C’est dans les collines qu’il apprend à se nourrir de ce qu’il trouve, maïs, patates douces crues (le feu est un luxe difficile à trouver), sel (le plus précieux des aliments), et eau … mais aussi toutes sortes de plantes et d’insectes.

Mais quand la nourriture manque, jusqu’où sera-t-il prêt à aller ? Perdra-t-il ce qu’il lui reste d’humanité ?

Plutôt que d’entrer dans le détail du livre (qui est un « journal d’un fou » comme le dit le narrateur, écrit lorsque, survivant, il a enfin pu poser ses mots en sécurité dans un hôpital), je préfère vous citer des passages pour que vous vous rendiez compte de la force de ce texte (qui vous hantera longtemps après sa lecture).

La beauté malgré l’horreur :

« Il faisait sombre dans le bois, et le chemin était étroit. Des buissons de plantes inconnues, recouverts de vrilles de lierre entremêlés, comblaient l’espace délimité par de grands arbres dressés semblables à des chênes. Les feuilles mortes des tropiques qui tombent indépendamment des saisons et qui recouvraient le chemin étaient souples sous mes chaussures. Dans le calme ambiant, les feuilles qui venaient de tomber craquaient comme sur les chemins de Musashino. Je marchais tête baissée.
Une étrange pensée me traversa l’esprit. J’empruntais ce chemin pour la première fois de ma vie, et je ne l’emprunterais sans doute jamais plus. Je m’arrêtai, regardai autour de moi.
Ce n’était pas extraordinaire. Il n’y avait là que de paisibles arbres à larges feuilles qui ressemblaient en tout point à ceux de mon pays – tronc élancé, branches épanouies, feuilles pendantes -n, et la seule différence était que je ne connaissais pas leur nom. Ils s’étaient toujours trouvés là, bien avant mon passage, et ils y resteraient sans doute toujours, indépendamment du fait qu eje passe ou non. »

Vivre et mourir :

« S’il y avait la moindre parcelle de vérité dans l’hypothèse selon laquelle les émotions de la vie quotidienne plongeraient leurs racines dans la possibilité qu’ont les choses de « pouvoir se répéter » à l’infini, sentir que j’avais déjà fait ce que je faisais alors n’était-il pas en quelque sorte une perversion de l’esprit de le « refaire encore une fois » ? Une vie placée dans des conditions telles qu’il n’existe aucun espoir de « répétition » dans l’avenir ne rejette-t-elle pas ces possibilités dans le passé ?
Que la « fausse réminiscence » fût le fait de la fatigue ou d’un quelconque malaise, ce n’était pas parce que la vie avait cessé d’avancer. N’était-ce pas plutôt parce qu’on avait perdu tout intérêt à la vie quotidienne et qu’au contraire l’espoir de répétition inhérent à la vie se révélait à cette occasion ?
Je ne pensais pas que cette métaphysique improvisée fût fondée, mais en tout cas, cette découverte me satisfaisait. Elle me rendait même fier, en ce sens qu’elle me confirmait que j’étais vivant.

Je n’avais plus vraiment peur de la clarté de la plaine qui m’entourait. Les gens comme mon moi passé répétaient leur vie. Mais mon moi présent se dirigeait vers la mort et ne répétait rien. Cette certitude m’emplit d’une certaine audace. »

Les cadavres partout :

« Il y avait des cadavres partout. Du sang et des viscères tout frais brillaient sous le soleil succédant à la pluie. Des bras et des jambes déchiquetés avaient roulé dans l’herbe comme les morceaux d’un pantin désarticulé. De vivant et qui bougeait, il n’y avait que des mouches. »

Manger :

« La faim comme la difficulté à trouver de la nourriture ne me posaient pas de problème. L’homme peut manger n’importe quoi. J’arrachais pour les manger toutes sortes d’herbes, qu’elles fussent amères ou coriaces, dans la mesure où des traces de morsures d’insectes m’indiquaient qu’elles n’étaient pas vénéneuses.
Il plut, et les parties exposées de mon corps alors que je dormais sous les arbres furent la proie des sangsues de montagne. Je mangeai donc les jolies petites bêtes couleur d’herbe et à la tête aplatie qui s’étaient gorgées de mon sang. »

Et une phrase qui dit tout de l’épreuve vécue :

« Les hommes qui n’ont pas connu la guerre sont encore des enfants. »

Courrez acheter ce livre en librairie … La guerre est absurde et cruelle où qu’elle se passe … Ce livre en est le meilleur témoignage !

Auteur : lirelejapon

Passionnée par le Japon et sa littérature, j'essaie à travers ce blog de vous transmettre cette passion et de vous livrer mes impressions de lecture.

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